Territoires & paysages
La lande
Un million d’hectares de bruyère et de pâture ont été semés en pins par la loi du 19 juin 1857, et le berger landais sur ses échasses a disparu avec le paysage qui le portait. La lande subsiste ailleurs, en Bretagne et sur les crêtes.

La lande est une formation basse de bruyères, d’ajoncs et de graminées sur sol pauvre et acide — sable, granite, schiste, grès —, entretenue depuis des siècles par le pâturage, l’écobuage et la récolte de la litière. Sans cet usage, elle se boise ; c’est donc, comme la garrigue, un paysage d’origine humaine que l’abandon fait disparaître. Le cas français le plus considérable est celui des Landes de Gascogne, immense étendue plate, sableuse et marécageuse où vivait jusqu’au XIXᵉ siècle une économie agro-pastorale fondée sur le mouton, les bergers montés sur échasses et l’« airial », clairière de sable plantée de chênes autour de laquelle se groupaient les maisons. La loi du 19 juin 1857 y a imposé le drainage et le semis de pin maritime : environ un million d’hectares ont été boisés, la plus vaste forêt cultivée d’Europe occidentale a remplacé la lande, et le système pastoral a disparu en une génération.
Le pays des bergers sur échasses
Avant 1857, le triangle landais entre Bordeaux, Bayonne et Mont-de-Marsan est une plaine de sable, plate, drainée par de rares ruisseaux, dont le sous-sol imperméable — l’alios, grès ferrugineux formé par la circulation des eaux — fait un marécage en hiver et un désert sec en été. L’économie y repose sur le mouton, qu’on mène par troupeaux de plusieurs centaines de têtes sur la lande rase, et dont on récupère surtout la fumure : le bétail passe la nuit dans un parc mobile qui fertilise, une nuit après l’autre, les parcelles cultivées.
Le berger se déplace sur des échasses hautes d’un mètre — les tchangues —, qui lui permettent de franchir les zones humides et de surveiller son troupeau de loin. L’habitat se groupe sur l’airial : une clairière de sable nu, plantée de chênes qui donnent l’ombre et le gland, où voisinent la maison à pans de bois et torchis, la bergerie, le poulailler, le four et le puits, sans clôture ni jardin fermé. La maison landaise et l’airial forment un couple indissociable, et l’un ne se comprend pas sans l’autre.
La loi du 19 juin 1857
L’État juge cette économie arriérée et le pays insalubre : les fièvres paludéennes y sévissent, la population est pauvre, les dunes littorales avancent sur les terres. L’ingénieur des Ponts et Chaussées Jules Chambrelent, qui a expérimenté sur son propre domaine un système de fossés de drainage — les crastes — suivi d’un semis de pin maritime, en fait la démonstration. Avec l’appui personnel de Napoléon III, la loi du 19 juin 1857 oblige les communes des Landes et de la Gironde à assainir et à ensemencer leurs terrains communaux.
L’effet est massif et rapide. Près d’un million d’hectares sont boisés, en majorité sur des terres devenues privées par le partage ou la vente des communaux ; la forêt de pin maritime devient la première ressource du département ; le gemmage, récolte de la résine par entaillage des troncs, occupe des dizaines de milliers de personnes jusqu’aux années 1960. La contrepartie est la disparition complète du système antérieur : plus de troupeaux, plus de bergers, plus de lande — et l’airial, privé de sa fonction, devient un objet de patrimoine.
Les landes de l’Ouest et des sommets
La lande ne se limite pas à la Gascogne. La Bretagne en garde de vastes étendues sur les crêtes de granite et de schiste — monts d’Arrée, landes de Lanvaux, cap Fréhel, presqu’île de Crozon —, couvertes d’ajonc, de callune et de bruyère cendrée. La Normandie, le Perche, la Sologne — sous le nom de brande —, le Limousin, le Morvan et les hauteurs du Massif central en portent également.
Partout, la lande a rempli les mêmes fonctions : parcours à moutons, litière pour les étables, ajonc broyé et donné aux chevaux, tourbe et bruyère pour le foyer, terrain d’écobuage périodique. Ces usages relevaient très souvent du communal, terre collective de la paroisse, et leur suppression au XIXᵉ siècle a été une transformation sociale autant que paysagère. Les landes de Bretagne, aujourd’hui réduites à une faible part de leur étendue ancienne, font l’objet de mesures de conservation active — pâturage extensif, fauche, brûlage dirigé — car sans intervention elles se referment en fourré.
Le patrimoine d’un paysage disparu
Le principal témoin bâti des Landes d’avant 1857 est l’airial. Le parc naturel régional des Landes de Gascogne en a fait un objet de conservation, notamment autour de l’écomusée de Marquèze, à Sabres, où un quartier entier a été maintenu en état : maison de maître, maisons de brassiers, bergerie, four, poulailler, tous à pans de bois hourdés de torchis, sous des toits de tuile canal à faible pente, dispersés sous les chênes.
Ces ensembles posent une question de conservation particulière : l’airial n’est pas un bâtiment mais un espace — la clairière de sable, l’absence de clôture, les chênes, la disposition lâche des constructions. Le protéger suppose de tenir le vide autant que le bâti, ce que les outils patrimoniaux classiques font mal. La plantation d’un pin, la pose d’une haie ou d’un portail suffisent à effacer l’airial sans toucher à une seule maison, et c’est aujourd’hui la principale menace sur ce paysage.

Acheter en pays de lande
Le bâti landais offre des maisons de plain-pied très étendues, à belle charpente, sur de vastes parcelles boisées, à des prix modérés. Trois questions se posent avant de signer. Le sol d’abord : le sable est instable et l’alios imperméable, ce qui complique l’assainissement individuel autant que les fondations d’une extension. L’humidité ensuite : les nappes sont hautes, et les murs de torchis sur sablière basse craignent les remontées.
Le risque d’incendie enfin, majeur dans les massifs de pin. L’obligation légale de débroussaillement du code forestier s’applique sur cinquante mètres autour des constructions situées à moins de deux cents mètres d’un bois ou d’une lande, et le maire peut la porter à cent mètres. Les grands feux des dernières années ont conduit à durcir les contrôles et à conditionner l’assurance à leur respect. Ces obligations pèsent sur le propriétaire du bâti, même quand la végétation à traiter se trouve chez le voisin.
Édifices de référence
Airial et quartier de Marquèze
Écomusée de la Grande Lande ; airial conservé en état, au sein du parc naturel régional
Landes sèches et tourbeuses, en partie protégées au sein du parc naturel régional d’Armorique
Sources (4)
Mis à jour : 29/07/2026