Territoires & paysages

Le marais

marais desséché · marais mouillé · marais salant · polder · palud

Aucun marais français n’est resté naturel : tous ont été creusés, endigués, cloisonnés. Henri IV nomme en 1599 un ingénieur hollandais maître des digues du royaume, et le Marais poitevin y gagne les vingt-quatre kilomètres de la Ceinture des Hollandais.

Alignement de frênes têtards le long d’un fossé en eau, bordant une prairie humide dans la brume du matin
Les frênes têtards du marais mouillé : taillés à deux mètres tous les huit ou dix ans, leurs racines tiennent la berge du fossé.Trappeur21 — CC BY-SA 3.0

Le marais est une zone humide littorale ou fluviale conquise sur l’eau et maintenue par un ouvrage permanent : digues qui écartent la mer ou le fleuve, canaux qui évacuent, écluses et portes à flot qui règlent, moulins ou stations de pompage qui relèvent. Sans entretien continu, l’eau revient — un marais est un paysage sous perfusion. On distingue le « marais desséché », mis hors d’eau et cultivé en grandes parcelles régulières séparées de fossés, et le « marais mouillé », laissé en prairie inondable et sillonné de canaux navigables sous une voûte de frênes. S’y ajoutent le « marais salant », où l’eau de mer est conduite par gravité dans un réseau de bassins pour y cristalliser, et le « polder », terre gagnée sur la mer par endiguement et poldérisation. Chacun a produit son bâti propre : maisons basses au ras de l’eau, bourrines de roseau, huttes de saunier, fermes sur butte artificielle.

Les Hollandais du roi

Le dessèchement des marais français commence avec les abbayes. Dès le XIIIᵉ siècle, cinq abbayes du Marais poitevin creusent un canal de partage — le Canal des Cinq-Abbés — et organisent l’écoulement des eaux. Mais l’opération change d’échelle sous Henri IV : en 1599, le roi nomme l’ingénieur Humphrey Bradley, venu des Provinces-Unies et déjà connu pour ses travaux dans les Fens anglais, maître des digues et canaux du royaume, et lui adjoint des capitaux et des ingénieurs hollandais.

Bradley applique au Poitou la méthode des polders : un canal ceinturant l’ensemble à dessécher pour intercepter les eaux venues des terres hautes, des canaux de partage à l’intérieur, des écluses à la mer. La Ceinture des Hollandais, longue de vingt-quatre kilomètres, en reste le monument. Le travail se poursuit vers 1650 avec l’ingénieur rochelais Pierre Siette, géographe du roi, qui creuse soixante-quinze kilomètres de canaux et met à sec plus de cinq mille hectares. Les mêmes équipes interviennent en Aunis, dans le Marais Vernier de Normandie et dans les moëres de Flandre.

Desséché, mouillé

Deux paysages coexistent, et leur différence tient à une altitude de quelques décimètres. Le marais desséché, le plus proche de la mer, est protégé par des digues et vidé par des écluses à marée : ses parcelles sont vastes, rectangulaires, séparées de simples fossés, et l’on y cultive le blé, le tournesol et le maïs. L’habitat y est rare et groupé sur les points hauts — anciennes îles calcaires, buttes artificielles, bourgs de digue.

Le marais mouillé, en amont, reçoit les crues et les stocke : on l’a laissé en prairie de fauche et de pâture, quadrillé de canaux — conches, rigoles, contre-bots — bordés de frênes taillés en têtards dont les racines tiennent la berge. La barque y remplace longtemps la charrette, chaque parcelle ayant son accès à l’eau plutôt qu’au chemin. Cette moitié du Marais poitevin, la Venise verte, doit sa physionomie à un entretien de chaque instant : un canal non curé s’envase, un frêne non taillé s’abat, une berge lâche et la parcelle disparaît.

Les marais salants

Le marais salant est une machine hydraulique de précision. L’eau de mer entre à marée haute par une étier, séjourne dans un bassin de réserve — la vasière —, puis circule lentement par gravité à travers une succession de bassins de plus en plus petits et de moins en moins profonds, où l’évaporation la concentre. Elle achève sa course dans les œillets, carrés d’argile de quelques dizaines de mètres carrés où le sel cristallise et que le paludier récolte au las et à la simousse.

Les salines de Guérande, de l’île de Ré, de Noirmoutier et de la baie de Bourgneuf conservent ce dispositif médiéval en activité, avec ses talus d’argile, ses ladures où l’on entasse le sel, ses chemins de pied et son vocabulaire propre. Aigues-Mortes, en Camargue, en offre la version industrielle sur des milliers d’hectares. Le bâti est minimal — cabane de saunier, salorge de bois pour le stockage —, mais le paysage est l’un des plus construits de France : chaque talus, chaque bassin, chaque pente de quelques millimètres relève d’un dessin transmis.

Marais salants vus de haut : bassins carrés séparés de talus d’argile, une hutte et un tas de sel au bord
Les œillets d’une saline : l’eau de mer descend de bassin en bassin, se concentre à chaque étape, et cristallise dans les derniers carrés.Jossguerin — CC BY-SA 4.0

Bâtir au ras de l’eau

L’architecture des marais suit une même logique d’économie et de disponibilité. La bourrine vendéenne, dans le Marais breton, est une maison basse à murs de torchis sur ossature légère, couverte de roseau récolté sur place, blanchie à la chaux et volets peints ; elle se pose sur une butte de quelques dizaines de centimètres, seule protection contre la submersion. La hutte du Marais poitevin, le mas et la cabane de gardian camarguaise, couverte de sagne, le chaume de roseau camarguais, relèvent de la même famille.

Ailleurs, le marais bâtit en dur avec la pierre des îlots calcaires : maisons basses et longues, ouvertes sur l’eau, à toiture de tuile creuse à faible pente, dont l’ensemble compose les villages du Marais poitevin. Partout, deux principes reviennent : le rez-de-chaussée sacrifiable, meublé sommairement et lavable après une crue, et l’étage ou le grenier refuge, accessible depuis l’intérieur. Les fermes de polder ajoutent la butte artificielle, dite terp dans le Nord, sur laquelle bâtiments et bétail se réfugient.

Le risque et la protection

Le marais est le paysage français où le risque naturel pèse le plus directement sur la propriété. La tempête Xynthia, dans la nuit du 27 au 28 février 2010, a submergé des milliers d’hectares du littoral charentais et vendéen et fait quarante-sept morts en France, dont vingt-neuf dans la seule commune de La Faute-sur-Mer, pour la plupart dans des maisons de plain-pied bâties derrière des digues en zone basse. Elle a conduit à une révision générale des plans de prévention des risques de submersion, qui gèlent la constructibilité de bandes entières et imposent, dans l’existant, des travaux de mise en sécurité.

Pour l’acquéreur, trois vérifications s’imposent : le zonage du plan de prévention et les prescriptions qu’il impose ; l’état et la propriété des digues qui protègent le secteur, désormais gérées par les collectivités au titre de la compétence sur les milieux aquatiques ; et l’entretien du réseau hydraulique, souvent confié à des associations syndicales de propriétaires dont l’adhésion est obligatoire et la cotisation attachée au fonds. Les protections environnementales — sites Natura 2000, réserves, parc naturel régional — s’ajoutent aux règles d’urbanisme et limitent fortement les extensions.

Édifices de référence

  • Ceinture des Hollandais

    Marais poitevin (Vendée, Charente-Maritime) · à partir de 1599

    Canal de ceinture de 24 km creusé sous la direction d’Humphrey Bradley

  • Marais salants de Guérande

    Guérande, Batz-sur-Mer (Loire-Atlantique) · IXᵉ-XXIᵉ siècle

    Salines en activité, site classé au titre de la loi de 1930

  • Marais breton et ses bourrines

    Vendée et Loire-Atlantique · XVIIIᵉ-XXᵉ siècle

    Habitat de torchis et de roseau ; plusieurs bourrines protégées et muséifiées

À la vente chez Groupe Mercure

Quelques biens dans ce type de territoire figurant dans nos sélections.

Sources (4)
  • Les travaux d’assèchement d’Henri IV

    Source institutionnelleParc naturel régional du Marais poitevinConsulter
  • Plans de prévention des risques littoraux

    Source institutionnelleMinistère de la Transition écologiqueConsulter
  • MARAIS : définition et étymologie

    Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

    Dictionnaire raisonnéCNRS / ATILFConsulter
  • L’œuvre de dessèchement du Marais poitevin

    ArticleRevue Dix-septième siècle2003Consulter
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Mis à jour : 29/07/2026