Matériaux & savoir-faire
Le chaume
Le chaume est une couverture végétale, aujourd’hui presque toujours faite de roseau des marais, qui coiffe d’un épais manteau les chaumières de Normandie, de Brière et des pays de marais de l’Ouest.

Le chaume désigne une couverture de toiture composée de tiges végétales serrées en gerbes et posées en rangs superposés sur une forte pente. Le matériau employé fut longtemps la paille de seigle ou de blé, avant que le roseau commun des marais, plus durable, ne s’impose au cours du XXᵉ siècle. La couverture repose sur un lattis de bois et se couronne d’un faîtage de terre argileuse souvent planté d’iris. Longtemps couverture des campagnes du nord et de l’ouest de la France, le chaume a reculé face à la tuile et à l’ardoise avant de connaître un renouveau patrimonial et écologique.
Une fourrure de roseaux sur les pays de marais
Peu de matériaux disent aussi immédiatement un paysage. Le toit de chaume, épaisse fourrure végétale posée sur une charpente de bois, évoque le pays de marais et la campagne humide, la chaumière blottie au bord d’un canal ou sous une haie de pommiers. Sous cette silhouette familière se cache un savoir-faire exigeant, où la matière brute — des tiges de graminées coupées à la faucille — devient une couverture étanche capable de tenir un demi-siècle.
Le mot lui-même porte cette double vie du végétal. Emprunté au latin « calamus » (le roseau, puis la tige creuse du roseau et des céréales), lui-même venu du grec « kálamos », il est attesté en français dès la fin du XIIᵉ siècle. Il a d’abord désigné la tige des céréales restée au champ après la moisson, puis, un siècle plus tard, la paille dont on couvrait les maisons. De ces « chaumines » médiévales est né le nom de la chaumière, la demeure sous chaume.

Du roseau des marais à la gerbe liée
Le chaume n’est pas une matière unique mais une famille de couvertures végétales. On a couvert autrefois avec la paille de seigle, dite « glui », avec la paille de blé, et dans certains terroirs pauvres avec le genêt ou la bruyère. Ces pailles de céréale, souples et bon marché, tenaient une trentaine d’années. Le roseau commun des marais — le phragmite, botaniquement « Phragmites australis », que l’on nomme aussi « sagne » — s’est peu à peu imposé pour sa longévité supérieure, au point de devenir aujourd’hui presque le seul matériau employé.
La récolte du roseau obéit au calendrier des marais. On le coupe en hiver, à partir des premières gelées et jusqu’en mars ou avril, quand la plante a perdu ses feuilles et que le niveau de l’eau est bas. Les tiges sont liées en gerbes de trois à cinq kilogrammes, hautes de cent vingt à deux cent cinquante centimètres, puis mises à sécher à l’abri des intempéries et du feu. C’est le seul « matériau de carrière » du chaume : une roselière entretenue, moissonnée chaque année.
La géographie de cette production est très concentrée. Avec près de cinq mille hectares, les roselières de Camargue sont les plus vastes de France ; environ deux mille hectares y sont coupés chaque année, pour près d’un million de bottes, soit les trois quarts de la production nationale, désormais récoltée mécaniquement. À l’inverse, en Brière la coupe reste manuelle, à la faucille et depuis le chaland à fond plat, geste patiemment transmis. Le reste du roseau français vient de Normandie et, de plus en plus, d’Europe de l’Est, complément d’un marché tendu.
Un art de la pente et du recouvrement
Poser le chaume, c’est d’abord jouer de la pente. Les toitures de chaume présentent des versants raides, de quarante-cinq à soixante degrés, rarement moins de trente-cinq : l’eau doit y glisser sans pénétrer et la neige ne pas s’y accumuler. Le chaumier fixe sur le lattis de bois des bottes serrées — les « manons » — dont les rangs se chevauchent aux deux tiers de leur hauteur, si bien que l’eau ne circule jamais que sur l’extrémité des tiges. On superpose environ quatre manons pour obtenir les quarante centimètres d’épaisseur qui font l’isolation de la chaumière.
La couverture achevée pèse de vingt-cinq à trente-cinq kilogrammes au mètre carré et vit de trente-cinq à soixante ans selon l’exposition, un nettoyage tous les trois ans environ prolongeant sa tenue. Le point faible reste le sommet du toit, là où les versants se rencontrent : le faîtage doit être refait plus souvent que le reste.
En Normandie et en Bretagne, ce faîtage se résout de façon singulière et devient la signature du toit. Sur un banc de terre argileuse — la glaise — qui enrobe l’extrémité des roseaux, on plante des iris, de la joubarbe ou des lys. Leurs racines tiennent la terre, drainent l’humidité vers l’extérieur et fleurissent la crête au printemps. Un mortier de chaux ou de terre crue peut compléter l’ouvrage. Ailleurs, comme aux Pays-Bas, le faîtage se ferme en tuile ; le faîtage engazonné et fleuri reste, lui, une particularité française.
Des chaumines médiévales au déclin industriel
Pendant des siècles, le chaume fut la couverture ordinaire des campagnes, celle du pauvre et du paysan, tandis que la ville se protégeait de la tuile et de l’ardoise. Sa vulnérabilité au feu scella son sort urbain : après les grands incendies du XVIIᵉ siècle, ordonnances royales et règlements municipaux du XVIIIᵉ siècle proscrivirent progressivement le chaume dans les villes, jugé trop dangereux entre des maisons serrées.
Le recul décisif vint au XIXᵉ et au XXᵉ siècle. La législation du Second Empire lui fut défavorable, les compagnies d’assurance encouragèrent son remplacement par des primes en faveur de la tuile ou de l’ardoise, et la mécanisation acheva le mouvement : la moissonneuse-batteuse brise la paille de blé qui servait de matière première, tandis que la tuile industrielle et l’ardoise acheminée par le chemin de fer devenaient accessibles partout. Après la première moitié du XXᵉ siècle, le chaume avait presque disparu des toits français, relégué au pittoresque.
Son retour, depuis les dernières décennies du XXᵉ siècle, tient à un renversement de regard. Matériau végétal renouvelable, excellent isolant thermique et acoustique, biosourcé et local quand le roseau est de proximité, le chaume répond aux attentes contemporaines sur l’habitat écologique, un siècle et demi après avoir été supplanté.

Reconnaître un vrai toit de chaume
Un toit de chaume se lit à sa masse et à sa pente. Là où la tuile ou l’ardoise dessinent un plan mince et régulier, le chaume présente un épais matelas aux arêtes arrondies, aux versants très inclinés, et une surface mate, feutrée, dont la teinte va du blond doré au gris cendré selon l’âge et l’humidité. Les avant-toits débordent largement des murs pour protéger les façades de bois et de terre, prolongeant le geste protecteur de la couverture.
Le regard averti distingue le roseau de la paille. Le roseau, matière dominante des restaurations récentes, offre des tiges fines, dures et bien alignées, à la coupe nette ; les anciennes couvertures de seigle, plus rares, montrent un fibrage plus souple et irrégulier. Surtout, le faîtage trahit la région : la crête de glaise plantée d’iris signe la Normandie et la Bretagne, quand d’autres terroirs referment le sommet différemment.
Attention à ne pas confondre le chaume avec les toitures végétalisées contemporaines, dites « toits verts », qui recouvrent une étanchéité moderne d’un tapis de sédums : la parenté est visuelle seulement, sans fondement technique. De même, un toit de chaume neuf, éclatant et parfaitement peigné, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit d’un ouvrage vivant, appelé à griser et à être entretenu au fil des décennies.

La Brière, l’Eure et les pays de marais
La carte du chaume français épouse celle des zones humides et des campagnes bocagères. La Normandie en concentre le plus grand nombre : l’Eure est le premier département de France pour les toits de chaume, du Roumois au Lieuvin et au pays d’Auge, et des villages comme Vieux-Port, dans le Marais Vernier, en ont conservé une couverture presque complète. La Route des Chaumières, qui relie ces bourgs le long de la Seine, y a fixé l’image de la longère à colombage sous chaume fleuri.
La Brière, vaste marais tourbeux au nord de la Loire classé en parc naturel régional, est la région où la densité de chaumières est la plus forte du pays : elle en compte plus de deux mille, ancrées dans le paysage dès le milieu du XVIIᵉ siècle, autour de hameaux entièrement restaurés comme Kerhinet. La chaumière briéronne, avec sa fourrure de roseaux issus des roselières locales, y forme un ensemble d’une rare cohérence.
Plus au sud, les pays de marais atlantiques ont donné leurs propres variantes. Dans le Marais poitevin, la maison maraîchine se couvre de roseau — le « bourrinage » —, sur des murs de terre épais posés sur une motte au bord du canal. Le Marais breton-vendéen a sa « bourrine », bâtie en terre selon la technique de la bauge et coiffée de roseau. Partout, la couverture végétale accompagne des murs de torchis ou de colombage, dans une architecture née des ressources du marais.

Chaumières classées et savoir-faire vivant
Quelques chaumières figurent parmi les monuments historiques, reconnaissance rare pour une architecture longtemps tenue pour modeste. La plus ancienne des protections concerne une chaumière du XVIᵉ siècle à Routot, dans l’Eure, inscrite dès 1928. En Vendée, la bourrine du Bois Juquaud, à Saint-Hilaire-de-Riez, ensemble de constructions de terre couvertes de roseau bâti au début du XIXᵉ siècle, a reçu le label « Musée de France » et témoigne de la vie maraîchine d’autrefois.
Au-delà des édifices, c’est le geste lui-même qui est aujourd’hui reconnu et protégé. Les savoir-faire des chaumiers, dans le golfe du Morbihan et en Brière, ont été inscrits en 2020 à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Cette reconnaissance répond à une inquiétude concrète : on compte moins d’une centaine de chaumiers en France, métier de grande permanence gestuelle qui demande des années de pratique et dont la transmission reste fragile.
La filière du roseau se structure en conséquence, autour des roselières entretenues de Camargue, de Brière et de Normandie, pour ne pas dépendre entièrement d’un roseau importé. La couverture de chaume est ainsi redevenue un objet de politique patrimoniale, à la croisée de l’écologie des marais et de la conservation des paysages bâtis.
Le chaume dans les demeures de caractère
Longtemps couverture des plus humbles, le chaume est aujourd’hui l’un des atours les plus recherchés de la demeure normande de caractère. La longère restaurée du pays d’Auge, le manoir à colombage, le corps de ferme reconverti en résidence tirent de leur toit de roseau une part essentielle de leur valeur : la silhouette basse et débordante, la crête d’iris au printemps, la matière mate qui absorbe la lumière plutôt que de la renvoyer.
Cette qualité a un coût et des servitudes. Le chaume relève d’un artisanat rare, s’entretient régulièrement et impose, en abords de monument ou en secteur protégé, l’accord de l’architecte des Bâtiments de France pour toute réfection. Sa réputation d’inflammabilité, héritée des siècles passés, appelle aussi des dispositions particulières auprès des assureurs, même si les techniques et les traitements actuels ont sensiblement amélioré sa tenue au feu.
Nous voyons régulièrement, dans les propriétés que nous accompagnons, combien un toit de chaume bien entretenu distingue une demeure : il inscrit la maison dans son terroir, dit la continuité d’un savoir-faire local et confère à l’ensemble une présence que nul matériau industriel n’égale. Restaurer un tel toit, c’est retenir un fragment de paysage autant qu’une couverture.
Édifices de référence
Inscrite au titre des monuments historiques (arrêté du 3 février 1928), PA00099537
Bourrine du Bois Juquaud
Écomusée, label « Musée de France » (28 juillet 2004) ; ensemble de terre couvert de roseau bâti vers 1818
Inscrite au titre des monuments historiques (arrêté du 9 octobre 1989), PA00113054
Village de chaumières de Vieux-Port
Village de caractère du Marais Vernier, couverture de chaume presque complète, étape de la Route des Chaumières
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (6)
Mis à jour : 15/07/2026

