Matériaux & savoir-faire
La tuile plate
Petite tuile rectangulaire de terre cuite, posée à forte pente et par recouvrement, qui couvre depuis le Moyen Âge les toits d’Île-de-France, de Champagne, de Bourgogne et de Normandie.

La tuile plate est un élément de couverture en terre cuite, mince et de format modeste, de forme rectangulaire, dont l’étanchéité repose non sur un emboîtement mais sur le recouvrement des rangs les uns par les autres. Chaque tuile porte au revers un ergot, ou crochet, qui l’accroche à la latte de bois ; sa faible longueur utile impose une pente prononcée, de l’ordre de 45 degrés, pour évacuer l’eau. Elle domine les toitures du nord de la Loire, du Bassin parisien aux confins de la Bourgogne, où sa version vernissée compose les toits polychromes. Sa pose serrée, jusqu’à soixante ou quatre-vingts pièces au mètre carré, produit une surface finement écaillée qui prend la patine avec les siècles.
L’écaille de terre cuite du Bassin parisien
Sur les toits pentus qui bordent la Loire au nord, du Vexin au pays d’Auxerre, une même couverture revient : une multitude de petites plaques de terre cuite, longues d’une main, se chevauchant en rangs serrés comme les écailles d’un poisson. La tuile plate ne s’emboîte pas et ne se galbe pas ; elle se superpose. De cette règle simple découle tout le reste : la forte pente qu’elle exige, le poids qu’elle impose à la charpente, la texture vibrante qu’elle donne au versant, et cette teinte rousse qui vire au brun sous la mousse et le lichen.
Héritière lointaine de la tegula romaine, dont elle reprend la forme plane et rectangulaire, elle s’est imposée là où l’argile abondait et où l’ardoise restait lointaine ou coûteuse. Elle habille aussi bien la longère que le manoir, la ferme que la demeure de chancelier. Son prestige tient moins à la rareté qu’à la maîtrise : couvrir un grand comble de tuiles plates, c’est aligner des dizaines de milliers de pièces sans une fausse note.
De la terre des plateaux au four du tuilier
La tuile plate est fille des argiles molles du Bassin parisien. Les tuiliers puisaient dans les limons des plateaux, ce lehm issu de la décalcification des formations argilo-calcaires, et dans les bancs d’argiles tertiaires comme les argiles du Gault, au cœur de la cuvette parisienne. Ces terres grasses, plastiques, se prêtaient au moulage et cuisaient à des températures modestes, accessibles aux fours ruraux. La couleur finale — rose, rouge, ou brun soutenu — dépend de la teneur en fer et de la conduite de la cuisson.
La fabrication traditionnelle procède comme celle de la brique : la terre est pétrie, moulée à la main dans un cadre de bois, puis mise à sécher à l’abri avant d’être enfournée. Les tuileries cuisaient par grandes fournées, de dix à douze mille pièces à la fois. Une tuile plate ancienne reste mince — un centimètre et demi environ — et sa pâte, souvent sableuse, garde en surface les irrégularités du geste : c’est à cela qu’on reconnaît une couverture d’origine, là où la tuile mécanique du XIXᵉ siècle affiche une régularité trop lisse.
Au revers, le tuilier façonnait dans la masse un ergot, appelé aussi tenon ou crochet, généralement carré, parfois triangulaire, déporté vers un bord. Il permettait à la tuile de mordre sur la latte. Un ou deux trous, ménagés près du bord supérieur, recevaient au besoin une cheville de bois ou un clou. Cette invention, l’ergot moulé, apparaît en Bourgogne à la fin du XIᵉ siècle et signe la naissance de la tuile plate telle qu’on la connaît.
Du toit d’église à la couverture des demeures
Les archéologues situent les premières tuiles plates de l’Auxerrois aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. Les travaux typologiques et archéométriques de Sylvain Aumard et de son équipe, croisant analyse des pâtes, archéomagnétisme et thermoluminescence, ont établi cette chronologie pour le nord de la Bourgogne, où l’on trouve tuiles à crochet et tuiles à cheville dès l’époque médiévale. La forme, en écaille, se répand alors en Champagne, en Île-de-France et en Normandie.
La terre cuite gagne d’abord les grands chantiers, ceux des cathédrales et des abbayes, où elle rivalise avec la couverture de plomb ou d’ardoise. Puis elle descend l’échelle sociale : au XIVᵉ siècle, elle couvre les résidences princières ; au XVᵉ, la bourgeoisie urbaine s’en empare. Ce mouvement du haut vers le bas explique qu’on retrouve la même tuile sur le logis seigneurial et sur le corps-de-ferme : elle fut tour à tour marque de statut et matériau du quotidien.
Sa fortune ne s’est jamais démentie au nord de la Loire. Là où la pierre calcaire fournissait les murs, la tuile plate fournissait les toits, et l’accord des deux — moellon clair ou pierre de taille blonde sous l’écaille rousse — définit une part de l’identité bâtie du Bassin parisien, de la Picardie au Berry.

La reconnaître, ne pas la confondre
La tuile plate se distingue au premier regard de la tuile canal du Midi : là où celle-ci se galbe en gouttière et se pose à faible pente, la tuile plate reste rigoureusement plane et grimpe sur des versants raides. L’une est méridionale et paresseuse sur le toit ; l’autre est septentrionale et redressée. Cette opposition dessine, grossièrement, la frontière des toitures françaises.
Le détail décisif se lit au revers et au format. Une tuile plate ancienne mesure environ seize centimètres de large sur vingt-quatre à vingt-sept de long, pèse près d’un kilogramme, et porte son ergot moulé dans la masse. Sa petitesse est sa signature : il en faut de soixante à quatre-vingts au mètre carré, contre une dizaine pour une tuile mécanique à emboîtement. Le versant en tire cette texture menue, presque tremblée, que les grandes tuiles plates n’imitent jamais.
On veillera à ne pas la confondre avec la lauze, plaque de pierre également posée en écaille sur forte pente, mais épaisse, lourde et grise, ni avec l’ardoise, fine et bleutée, clouée sans crochet. La tuile plate est de terre : elle sonne mat, se patine de mousse, et ne se fend pas en feuillets. Sa parente régionale la plus proche reste la brique foraine du Sud-Ouest, sortie des mêmes ateliers d’argile mais destinée aux murs.

Une géographie du nord de la Loire
L’aire de la tuile plate épouse celle des argiles tendres et des pluies régulières. On la trouve d’abord en Île-de-France, berceau industriel où, au milieu du XIXᵉ siècle, on comptait encore quelque neuf mille briqueteries et tuileries. Elle règne en Champagne, en Bourgogne, dans le nord de la France, et remonte jusqu’à la Normandie intérieure, où elle partage les toits du pays d’Auge avec l’ardoise et le chaume.
En Sologne, elle s’accorde à la brique rouge des grands logis pour composer un paysage bâti d’une chaude sobriété. Chaque terroir a affiné son format : petits moules de la Mayenne, tuiles plus larges vers le nord et le Centre. Ces variantes, imperceptibles de loin, font la richesse des couvertures régionales et compliquent, aujourd’hui encore, l’approvisionnement d’un chantier de restauration fidèle.
C’est en Bourgogne que la tuile plate atteint son sommet ornemental. Dès le début du XIVᵉ siècle s’y développe la tuile vernissée : la terre cuite reçoit une glaçure plombifère qui, à la cuisson, prend le rouge, le brun, le jaune ou le vert. Assemblées en losanges, en chevrons et en entrelacs, ces tuiles composent les toitures polychromes qui font la célébrité de la maison bourguignonne et des grands hospices.
Toits d’exception, de Beaune à la Sologne
L’Hôtel-Dieu des Hospices de Beaune, fondé en 1443 par le chancelier Nicolas Rolin et son épouse Guigone de Salins, offre le manifeste absolu de la tuile plate vernissée. Son grand comble, classé au titre des monuments historiques dès 1862, déploie un entrelacs de quatre couleurs — rouge, brun, jaune, vert — sur des versants d’une raideur toute gothique. C’est l’un des rares témoins conservés de l’architecture civile de la fin du Moyen Âge, et la carte de visite du Grand Siècle bourguignon avant l’heure.
En Sologne, le château de La Ferté-Imbault, plus vaste demeure de brique de la région et l’une des plus anciennes, illustre l’alliance de la terre cuite murale et de la couverture plate. Reconstruit sur une forteresse médiévale, il conjugue façades de brique, décors de la Renaissance et toitures inscrites à l’inventaire des monuments historiques par arrêté du 7 avril 1989.
Au-delà de ces jalons, la tuile plate couvre d’innombrables manoirs normands du pays d’Auge, dont le versant prononcé, souvent prolongé d’une avancée dite queue-de-geai, protège les murs de colombage. Elle habille de même les gentilhommières du Bassin parisien et les fermes cossues de la Beauce, partout où l’argile et la charpente de chêne se sont rencontrées.


Ce que la tuile plate confère à une demeure
Sur une maison de maître ou une gentilhommière du nord de la Loire, une couverture de tuiles plates anciennes est rarement un simple toit : c’est une valeur patrimoniale à part entière. Sa forte pente commande la silhouette de l’édifice, rythme les lucarnes et les épis de faîtage, et confère aux volumes cette verticalité que le neoclassique tardif tendra plus tard à aplatir. Une toiture d’origine, à la patine acquise en trois ou quatre siècles, ne se remplace pas : elle se conserve.
Son entretien engage la charpente autant que la couverture. Le poids d’environ soixante-quinze kilogrammes au mètre carré suppose une charpente saine ; la moindre reprise exige des tuiles de format et de teinte compatibles, souvent introuvables neuves et donc récupérées sur d’autres toits. Lorsque l’édifice est protégé au titre des monuments historiques ou situé dans les abords d’un monument, l’accord de l’architecte des Bâtiments de France encadre chaque intervention, jusqu’au choix de la tuile.
Nous considérons cette contrainte comme un atout. Une couverture de tuiles plates authentique atteste l’ancienneté et la cohérence d’une demeure ; elle ouvre l’accès aux dispositifs de soutien du bâti ancien, du régime fiscal des monuments historiques au concours de la Fondation du patrimoine. Pour l’acquéreur averti, l’écaille rousse d’un grand comble n’est pas une charge : elle est la preuve visible d’un bien historique transmis intact.
Édifices de référence
Hôtel-Dieu / Hospices civils de Beaune
Classé MH 1862 (PA00112112)
Inscrit MH 7 avril 1989 (PA00098437)
Manoirs du pays d’Auge (Beuvron-en-Auge, Pont-l’Évêque, Orbec)
Ensemble bâti traditionnel, protections diverses
À la vente chez Groupe Mercure

Ensemble du XVIIᵉ siècle et ses tuiles plates bourguignonnes

Château du XVIᵉ siècle, inscrit à l’inventaire supplémentaire, parc de 1,3 hectares

Immeuble du XVIᵉ siècle

Maison de maître et ses dépendances

Maison de caractère à toiture de tuile plate de pays, parc d’un hectare
Vendu
Château et son orangerie, parc de 3,6 hectares
Vendu
Moulin et ses dépendances, parc de 8,9 hectares
Vendu
Maison et ses dépendances
Vendu
Sources (7)
Mis à jour : 15/07/2026