Architecture & décor
L’épi de faîtage
Terminaison ornementale qui coiffe la tête du poinçon de charpente émergeant au sommet du toit, l’épi de faîtage protège de la pluie ce bois saillant tout en signalant, par sa forme de vase, de boule ou de figure, le soin porté à une demeure ; en plomb sur les édifices nobles du Moyen Âge, en terre vernissée dans les régions de potiers, il connaît son apogée à la Renaissance.

L’épi de faîtage est la pièce qui termine, au faîte, l’about du poinçon de charpente — l’aiguille de bois qui dépasse au sommet du toit, notamment à la rencontre des versants d’une croupe. Le mot vient du latin spicum, variante de spica, « la pointe, l’épi ». Sa fonction est double : coiffer et rendre étanche cette tête de bois exposée, et couronner la silhouette de la couverture d’un ornement dressé. Attesté en Occident dès le XIᵉ siècle sous la forme d’un simple pot retourné, il se fait en terre cuite, puis en terre vernissée et en faïence dans les foyers potiers, en plomb fondu ou repoussé sur les demeures nobles, enfin en zinc et en fonte au siècle industriel. Vase, boule, gerbe, personnage ou animal, souvent surmonté d’une girouette de fer, il passe de la nécessité au signe de rang et devient l’un des accents les plus reconnaissables des toitures de manoirs et de logis de caractère.
Le mot : la pointe du toit
Le mot épi dit d’abord une pointe avant de dire un ornement. Il procède du latin spicum, variante du classique spica, « la pointe, l’épi » — l’extrémité effilée de la tige de blé, dont la verticalité dressée a fourni l’image. Le Trésor de la langue française enregistre l’acception architecturale sous une entrée précise, « épi de faîtage », qu’il définit comme le « motif décoratif surmontant les extrémités d’un faîtage ». Le terme désigne donc, au propre, ce qui se dresse au point le plus haut de la couverture.
La langue régionale a doublé le mot savant de noms plus imagés. Dans le Berry, l’épi de faîtage se nomme merlusine ; ailleurs on dit poinçon de toit, du nom même de la pièce de charpente qu’il coiffe, ou encore étoc pour les modèles les plus modestes. Cette variété lexicale trahit une réalité paysanne autant que noble : l’épi appartient au vocabulaire du couvreur et du potier de village comme à celui de l’architecte des demeures d’apparat.
Le mot recouvre ainsi deux objets indissociables : la pièce de bois — l’about du poinçon — qui, sortant du toit, appelle une protection, et la pièce rapportée — de terre ou de métal — qui l’enveloppe et l’orne. L’épi de faîtage est proprement la seconde, mais il n’a de sens que par la première : il est né d’un problème de couverture avant de devenir un ornement de silhouette.
Fonction : coiffer le poinçon, orner l’arête
L’épi répond d’abord à une nécessité de charpente. Aux angles d’une toiture en croupe, les arêtiers convergent vers une pièce verticale, le poinçon, dont la tête — l’aiguille — dépasse le faîtage pour recevoir l’assemblage. Ce bois saillant, exposé à la pluie et au ruissellement, pourrit s’il reste nu ; l’épi le coiffe d’un capuchon de terre cuite ou de métal enfilé sur une tige, ferme le point de rencontre des versants et rejette l’eau loin de l’assemblage. C’est une pièce de couverture avant d’être un décor : elle bouche et elle étanche.
Cette tête de poinçon était en outre le point d’ancrage du couvreur, à qui l’aiguille dressée servait à assujettir cordes et échelles lors de la pose ou de la réfection de la couverture ; l’épi qui la termine hérite de cette place, au plus haut et au plus visible de l’édifice. La charpente commande donc l’ornement : sans poinçon saillant, pas d’épi, et la répartition des épis sur un toit dessine celle des aiguilles et des croupes.
De cette utilité première l’épi s’est haussé, très tôt, à la valeur de signe. Placé là où le regard le rencontre de loin, il ponctue la ligne du faîte et couronne la masse du toit d’un accent vertical ; sur une demeure ornée, il répond aux souches de cheminée, aux lucarnes et aux clochetons dans un même jeu de couronnement. Utile et visible à la fois, il fut promis à devenir l’un des lieux privilégiés de l’ostentation, où le propriétaire faisait lire son rang à la seule silhouette de sa toiture.

Les matières : terre vernissée, plomb, zinc et fonte
La terre cuite est la matière la plus ancienne et la plus répandue de l’épi. Aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, on la met en œuvre d’abord brute, puis vernissée : une glaçure plombifère, cuite sur l’engobe, donne au tesson une surface lustrée et imperméable et une gamme de couleurs — vert de cuivre, brun de manganèse, jaune ocre — qui fait tout l’éclat de la pièce. La faïence émaillée, plus tardive, apporte une polychromie plus vive encore ; le grès cérame, cuit à haute température, gagne en résistance au gel. La terre demeure la matière de l’épi populaire comme de l’épi savant, selon la finesse du modelage et la richesse de la glaçure.
Le plomb fut, aux origines, la matière du prestige. Fondu dans un moule ou repoussé au marteau sur une âme de bois, il permettait des figures fouillées — feuillages, blasons, personnages — que la terre rendait plus difficilement, et sa mise en œuvre coûteuse le réservait aux édifices nobles. Un ouvrage de référence du Laboratoire de recherche des monuments historiques recense ces épis de faîtage en plomb, du XVᵉ au XVIIIᵉ siècle, dont beaucoup couronnaient les combles des demeures d’apparat, au même titre que le plomb des faîtières et des noues des couvertures d’ardoise soignées.
Le siècle industriel a substitué à ces matières nobles des métaux plus économiques. Le zinc estampé et la fonte moulée, produits en série à partir des années 1850, mettent l’épi à la portée des couvertures ordinaires et des villas de villégiature ; le bois tourné, verni et peint, apparaît sur l’architecture balnéaire de la fin du XIXᵉ siècle. Le fer forgé, enfin, se rencontre au sommet de l’épi sous la forme de la girouette — plaque mobile indiquant le vent —, dont le droit fut, sous l’Ancien Régime, un privilège seigneurial que la Révolution abolit.

Les formes : vase, boule, gerbe et figure
L’épi est un assemblage d’éléments enfilés, ce qui explique sa silhouette étagée. Sur une tige de fer scellée dans le poinçon se superposent une base large, qui coiffe l’about du bois, puis une succession de pièces — bulbes, disques, boules, vases — de diamètre décroissant, couronnées d’une flèche, d’un bouton ou d’une girouette. Le potier compose ainsi des hauteurs variables, de la simple quille de trente centimètres au mât ouvragé de plus d’un mètre, selon l’ambition de la demeure.
Le répertoire des formes est vaste et daté. Le Moyen Âge en tient à des profils sobres — pots, boules, cônes, pains de sucre. La Renaissance introduit des motifs empruntés au décor savant : chapiteaux couronnés d’un vase, gerbes, pommes de pin, fleurons d’iris ou de lys. Le XVIIᵉ siècle infléchit ces formes vers ses propres canons, plus pleins et plus architecturés. Le regain régionaliste du XIXᵉ siècle, enfin, multiplie les figures : coq, chat, hibou, pigeon, écureuil, personnages, dais et clochetons, tout un bestiaire et une imagerie de couronnement.
Le décor n’est pas indifférent. À l’époque où l’image porte plus que le texte, l’épi tend à fonctionner comme un emblème : sa forme, sa couleur et la girouette qui le surmonte disent le rang, la dévotion ou le métier du maître de maison. Avec les lucarnes et les cheminées, il compose une part du langage héraldique de la toiture, lisible depuis la rue ou le chemin.

Les foyers de production : Normandie, Ouest, Bourgogne et Midi
La Normandie est le foyer le plus illustre de l’épi de terre vernissée. Dans le pays d’Auge, les ateliers du Pré-d’Auge, relayés par ceux de Bavent, produisent du XVᵉ au milieu du XVIIIᵉ siècle un épi qui devient l’ornement quasi obligé des manoirs et des logis prospères de la région. Cette tradition n’est pas éteinte : la poterie du Mesnil de Bavent, née en 1842 sous le nom de Tuilerie normande et reprise en 1987, en perpétue le savoir-faire, inscrit à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel en 2008 sous l’intitulé « La fabrication d’épis de faîtage en Basse-Normandie ».
L’Ouest ligérien fournit l’autre grand pôle. Aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, les fours de Ligron, dans la Sarthe, façonnent, à côté des pots et des bénitiers, des épis de terre vernissée aux tons jaspés — mélange de jaune et de brun — qui firent la réputation de cette poterie du Val de Loire et de l’Anjou voisin, dont les productions couronnaient la ferme cossue comme la gentilhommière.
D’autres régions ont leurs écoles. La Bourgogne et le Berry, où l’épi se nomme merlusine, ont livré des séries que le Centre de recherches sur les monuments historiques étudie depuis plus de quarante ans ; ses relevés, réunis dès 1984, ont nourri l’ouvrage de référence de Christel Guillot, Épis de faîtage en céramique, publié par les Éditions du patrimoine. Le Midi — Aveyron, Cantal, marges de l’Occitanie — a produit ses propres terres vernissées, tandis que la Bretagne complète la carte de ces foyers où le geste du potier a doté la toiture d’un ornement de terre.

Histoire : du pot retourné au regain régionaliste
L’épi accompagne les toitures d’Occident depuis le haut Moyen Âge. Sa présence est attestée dès le XIᵉ siècle sous la forme la plus fruste — un simple pot de terre retourné, coiffant la tête du poinçon —, que figurent des miniatures et la tapisserie de Bayeux. Jusqu’au XVᵉ siècle, l’épi de plomb, présent dans toute l’Europe, tient de l’emblème nobiliaire au même titre que les armoiries, souvent complété d’une girouette : il signale le rang autant qu’il protège la charpente.
L’apogée se situe à la Renaissance. Le goût du décor gagne les couvertures : les épis se font plus hauts, plus ouvragés, empruntant au vocabulaire savant vases, gerbes et chapiteaux, et la terre vernissée polychrome rivalise alors avec le plomb. Sur les manoirs du pays d’Auge, sur les logis à haute toiture de la France du Nord et de l’Ouest, l’épi devient un accent obligé de la silhouette, au même titre que la lucarne ouvragée et la souche de cheminée sculptée. Le XVIIᵉ siècle en prolonge la faveur en l’adaptant à ses formes.
Après un long effacement, le XIXᵉ siècle ranime l’épi. Le goût du pittoresque et le mouvement néomédiéval le remettent à l’honneur : on restaure les épis anciens, on en pose de neufs sur les demeures de villégiature, et l’essor du régionalisme architectural, vers 1900, en fait un signe d’enracinement local. Mais la fabrication industrielle du zinc et de la fonte, en uniformisant les modèles, a émoussé la variété d’autrefois : l’épi de série a peu à peu remplacé l’épi de potier.

Comment le reconnaître
L’épi se lit d’abord à sa place. Il se dresse au point le plus haut de la couverture, à l’about d’une croupe ou à l’extrémité d’un faîte, à l’aplomb d’un angle de la toiture ; là où plusieurs versants se rejoignent, il marque l’arête d’un accent vertical. Cette position, au sommet et sur l’angle, le distingue de tout autre élément de toiture : il ne borde pas le versant comme une génoise, il le couronne.
Sa matière et son profil achèvent de l’identifier. Terre cuite colorée par la glaçure — vert, brun, jaune —, faïence émaillée, plomb patiné ou métal du siècle industriel, l’épi présente une silhouette étagée d’éléments enfilés : base large, bulbes ou vases superposés, flèche ou girouette au sommet. Cette verticalité composée, cet empilement décroissant, ne se confondent avec rien d’autre sur un toit.
Il ne faut pas le prendre pour une souche de cheminée, qui est un conduit de maçonnerie évacuant la fumée, ni pour un simple faîtage de terre cuite, qui court en ligne le long de l’arête sans se dresser. L’épi est une pièce ponctuelle et verticale, à la fois protection d’un point précis — l’about du poinçon — et ornement de couronnement. Sa présence, sur une toiture ancienne, signale presque toujours une charpente à croupe et un souci d’apparat.
L’épi sur les demeures de caractère
L’épi de faîtage compte parmi les détails qui donnent leur physionomie aux toitures de manoirs, de gentilhommières et de logis de caractère. Sur les hautes couvertures d’ardoise ou de tuile plate de l’Ouest et du Nord, il ponctue les croupes et les pavillons, répond aux lucarnes et aux cheminées, et prolonge dans le ciel la verticalité des combles. Un épi de terre vernissée ancien, aux couleurs adoucies par le temps, fixe souvent l’origine d’une demeure au XVᵉ ou au XVIᵉ siècle, quand la mode en était à son comble.
Sa valeur tient à cette double nature d’ouvrage et de signe. Modeste par la taille, l’épi engage pourtant l’intégrité d’une couverture : il protège la tête d’un poinçon dont dépend l’étanchéité de la croupe, et sa disparition laisse le bois à découvert. Sa réfection réclame les matières et les gestes anciens — terre vernissée modelée et cuite au bois, plomb repoussé, scellement sur tige de fer —, que quelques ateliers, en Normandie surtout, perpétuent encore. Un épi authentique participe ainsi de la cohérence d’une toiture et de la lecture historique d’un château de la Renaissance ou d’un logis à l’ancienne.
La plupart des épis remarquables ont d’ailleurs suivi le sort des demeures qu’ils couronnaient : conservés en place sur des édifices protégés au titre des Monuments historiques, ou déposés dans les collections de musées régionaux — le château de Martainville, en Normandie, en réunit un ensemble notable. Leur étude, menée depuis un demi-siècle, a fait de ce petit ornement de couverture un objet patrimonial à part entière, témoin de l’art du potier et du couvreur autant que du goût des propriétaires.

Édifices de référence
Château de Martainville (musée des Traditions et Arts normands)
Classé Monument historique en 1889 (notice PA00100747) ; demeure de Jacques Le Pelletier, marchand rouennais, abritant depuis 1961 le musée des Traditions et Arts normands et un ensemble de céramiques régionales, dont des épis de faîtage
Héritière des ateliers potiers du pays d’Auge ; savoir-faire inscrit à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel en 2008 sous l’intitulé « La fabrication d’épis de faîtage en Basse-Normandie » ; labellisée Entreprise du patrimoine vivant depuis 2007
Foyer potier du Pré-d’Auge
Berceau historique de l’épi de terre vernissée normand, dont la production couronna les manoirs et logis du pays d’Auge du XVᵉ au milieu du XVIIIᵉ siècle
Terres cuites vernissées de Ligron
Fours ruraux du Val de Loire ayant façonné des épis de faîtage aux tons jaspés jaune et brun, référence de l’art populaire potier de la Sarthe
Château d’Écouen (musée national de la Renaissance)
Classé Monument historique ; demeure d’Anne de Montmorency, connétable de France, abritant depuis 1977 le musée national de la Renaissance et ses collections de céramiques françaises
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (11)
Mis à jour : 22/07/2026
