Architecture & décor
La charpente
Ossature de bois qui porte le toit et franchit les grands volumes de la demeure ancienne, la charpente assemble sans métal, à tenons et chevilles, des fermes triangulées que relient pannes et chevrons ; de la charpente médiévale à chevrons formant fermes au comble « à la française », puis au procédé de planches courbes de Philibert de l’Orme, elle porte tout le savoir du charpentier.

La charpente est l’ossature de bois qui soutient la couverture d’un édifice et couvre les grands espaces sans appui intermédiaire. Le mot vient du latin carpentum, le chariot à deux roues d’origine gauloise, assemblage de pièces de bois dont la langue a tiré, dès le XIIᵉ siècle, l’idée d’ouvrage charpenté ; le charpentier procède de carpentarius, d’abord le charron. Montée sans métal, à tenons, mortaises et chevilles de bois, elle triangule des fermes que relient pannes et chevrons, et reporte la charge du toit sur les murs. Elle va de la charpente médiévale à chevrons formant fermes, où chaque paire de chevrons dessine un petit triangle porteur, au comble dit « à la française », qui hiérarchise fermes principales et pièces secondaires. L’art du charpentier culmine dans les combles lambrissés en carène, coques de bois renversées, avant que Philibert de l’Orme ne propose, au XVIᵉ siècle, un comble courbe assemblé de planches, économe de gros bois. Souvent invisible, la charpente n’en est pas moins l’un des ouvrages où se lit le mieux l’art de bâtir ancien.
Le mot : du chariot à l’ouvrage de bois
Le mot charpente garde en lui le souvenir d’un chariot. Il procède du latin carpentum, le char à deux roues d’origine gauloise, dont le nom désignait par métonymie l’assemblage de pièces de bois qui le constituait. De cette matrice, le bas latin a tiré carpenta, « pièce de bois » (attestée en 662), et l’ancien français charpent, relevé au XIIᵉ siècle au sens de « stature, corps » — la charpente d’un homme avant celle d’un toit. Le sens qui nous occupe, l’« assemblage de bois servant de structure à un bâtiment », n’est pleinement fixé qu’au XVIᵉ siècle : Bernard Palissy l’emploie en 1563 dans sa Recepte véritable, au moment même où l’art de la grande charpenterie française atteint sa maturité.
Le nom du métier suit la même filiation. Le charpentier vient du latin carpentarius, qui désignait d’abord le charron, le faiseur de voitures, avant que le bas latin ne l’étende à l’ouvrier du bois de bâtiment ; la première attestation française, carpentier, remonte à 1174-1176, dans la Vie de saint Thomas Becket de Guernes de Pont-Sainte-Maxence. Longtemps, une même corporation a couvert le travail du bois d’œuvre sous toutes ses formes — la charpente de comble, celle des planchers, celle des ponts et des engins de guerre —, avant que la spécialisation moderne ne sépare le charpentier du menuisier et de l’ébéniste.
Cette parenté avec le chariot n’est pas une curiosité de lexique : elle dit la nature de l’ouvrage. La charpente est, avant tout, un assemblage — un jeu de pièces taillées pour s’emboîter et travailler ensemble, sans que le métal, longtemps rare et coûteux, y tienne un rôle structurel. Comme le char naissait de l’ajustement de ses bois, la charpente naît de l’art de composer des pièces droites en un ensemble rigide, capable de porter le toit et de franchir le vide. C’est ce savoir de l’assemblage, plus que la matière elle-même, qui fait le charpentier.

Fonction et anatomie : porter le toit, franchir le vide
La charpente répond à un double problème que sa géométrie résout. Elle doit d’abord porter la couverture — tuiles plates, ardoises, lauzes ou chaume — et supporter, outre son propre poids, la charge de la neige et la poussée du vent. Elle doit ensuite franchir la largeur du bâtiment sans appui intermédiaire, pour dégager le volume qu’elle couvre : nef d’église, salle haute de château, aire de grange. Toute l’ingéniosité de l’ouvrage tient dans la conciliation de ces deux exigences, porter et franchir, avec les seuls bois que fournit la forêt. La réponse est la triangulation : un rectangle de bois assemblé se déforme sous la charge ; le triangle, lui, tient — c’est la figure indéformable par excellence.
L’ouvrage se décompose donc en une suite de fermes, châssis triangulaires dressés en travers du bâtiment, que relient d’un bout à l’autre des pièces horizontales, les pannes, sur lesquelles reposent enfin les chevrons qui portent la couverture. La ferme est l’unité de la charpente : sa base est l’entrait, pièce maîtresse tendue à l’horizontale d’un mur à l’autre ; ses côtés montants sont les arbalétriers, qui suivent la pente du toit et se rejoignent au faîte. Au cœur du triangle se dresse le poinçon, pièce verticale qui suspend l’entrait par le milieu et l’empêche de fléchir ; de part et d’autre, les contrefiches, les jambes de force et les aisseliers épaulent l’ossature et adoucissent les angles. Chaque pièce a son nom, sa fonction et sa place, dans une grammaire de bois que le charpentier lit comme une phrase.
Cette économie de la descente des charges impose une règle : la charpente ne doit pas pousser sur les murs, sous peine de les renverser. L’entrait, qui tient les pieds des arbalétriers et les empêche de s’écarter, transforme une poussée oblique en simple charge verticale ; là où il cède, le toit s’ouvre et les murs se déversent, là où il tient, l’ouvrage traverse les siècles. L’assemblage lui-même est un art : les pièces se joignent à tenon et mortaise — une languette taillée au bout d’une pièce, engagée dans une cavité creusée dans l’autre —, verrouillées d’une cheville de bois, sans clou ni ferrure porteuse. La solidité naît de la coupe juste et de l’ajustement serré, si bien qu’une charpente médiévale démontée peut, en principe, se remonter pièce à pièce.

L’art du trait et le compagnonnage
Avant la première coupe vient le trait. L’art du trait de charpente est la géométrie descriptive appliquée au bois : à partir d’épures tracées grandeur nature sur une aire plane, le charpentier détermine la forme exacte de chaque pièce et l’angle précis de chaque coupe, y compris dans les combles les plus complexes, où fermes et arêtiers se croisent en biais. Ce savoir graphique, en usage en France depuis le XIIIᵉ siècle, permet de tailler et d’ajuster au sol, en atelier, un ouvrage qui ne sera dressé qu’ensuite — l’assurance que, le jour du levage, tous les assemblages viendront à leur place.
Ce savoir a trouvé son foyer dans le compagnonnage. Les sociétés de Compagnons du Tour de France ont fait du trait la clef de voûte de leur formation et de leurs valeurs : sa maîtrise consacre le passage du simple exécutant au véritable charpentier, et s’accompagne, chez les compagnons, d’une portée symbolique et initiatique qui demeure confidentielle. C’est cette tradition vivante, transmise de la main à la main plus que par le livre, que l’UNESCO a distinguée en 2009, saluant un savoir-faire qui résiste à la standardisation en replaçant l’homme au centre de l’acte de bâtir.
Le compagnon signe d’ailleurs son ouvrage. Sur bien des charpentes anciennes, les pièces portent des marques d’établissement — traits, chiffres romains et repères gravés au ciseau ou à la rainette — qui indiquaient l’ordre du montage et l’appariement des bois taillés à terre. Ces signes, souvent visibles dans les combles restés accessibles, sont pour l’historien une écriture précieuse : ils disent la logique de l’assemblage, distinguent les campagnes de construction, et attestent que la charpente fut d’abord conçue à plat, comme un immense puzzle de bois numéroté.

La charpente médiévale à chevrons formant fermes
La grande charpenterie gothique a d’abord privilégié un principe propre au Moyen Âge : la charpente à chevrons formant fermes. Ici, il n’y a pas de hiérarchie entre pièces principales et secondaires : chaque paire de chevrons opposés est fermée par un petit entrait et forme, à elle seule, une menue ferme, si bien que le comble est fait de dizaines de triangles identiques et rapprochés, se relayant sur toute la longueur du toit. C’est le système des grandes cathédrales et des salles du XIIIᵉ siècle, où la multiplication des fermes légères répartit la charge et rigidifie l’ensemble.
La charpente de Notre-Dame de Paris, dite « la forêt », en offrait l’exemple le plus fameux avant l’incendie de 2019 : un comble à chevrons formant fermes du XIIIᵉ siècle, dont les bois provenaient d’environ treize cents chênes abattus vers 1160-1170, chaque arbre fournissant une poutre. Le surnom disait la densité de l’ouvrage — une futaie de bois dressée au-dessus des voûtes de pierre. Ce type de comble, dense et haut, épousait la raideur des maçonneries gothiques et se prêtait à un lambris intérieur qui pouvait le muer en voûte de bois apparente.
Le système a ses limites. Multiplier les fermes exige un nombre considérable de pièces et de longs chevrons difficiles à se procurer d’un seul tenant ; il pèse lourd et consomme une forêt entière. C’est pourquoi, à mesure que se raréfient les grands bois et que se cherche l’économie, la charpente française s’oriente vers une autre logique, celle d’un petit nombre de fermes fortes portant l’ensemble — le comble « à la française », qui va dominer l’âge classique.

Le comble « à la française »
La charpente dite à la française renverse le principe médiéval : au lieu d’une multitude de fermes semblables, elle repose sur un petit nombre de fermes principales, robustes et espacées, entre lesquelles court un réseau de pannes soutenant des chevrons plus légers. La charge se concentre sur ces fermes maîtresses, plantées de loin en loin, qui portent tout le comble ; les pièces intermédiaires se contentent de relayer la couverture. Ce parti, plus économe en bois et plus rationnel, s’impose du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle et devient la norme des châteaux et des demeures d’apparat.
Cette hiérarchie a une conséquence sur la forme du toit. En dissociant l’ossature porteuse de la volumétrie de couverture, la charpente à la française autorise des profils plus savants : le toit à croupes, les brisis, et surtout le comble à la Mansart, à deux pentes superposées, dont l’étage habitable naît précisément d’une charpente brisée conçue pour dégager du volume sous les combles. Le nom rappelle l’architecte François Mansart, qui en généralisa l’emploi au Grand Siècle ; l’ouvrage de bois y sert directement le parti architectural.
La charpente à la française est aussi celle qui accueille les lucarnes et couronne le toit d’épis de faîtage. En hiérarchisant ses bois, elle libère l’espace des combles et le rend habitable : l’étage sous charpente, autrefois grenier, devient chambre, atelier ou logement, prolongeant vers le haut la demeure. C’est cette aptitude à porter de vastes toitures tout en dégageant des volumes utiles qui a fait la fortune du système, et qui explique aujourd’hui l’intérêt qu’on porte aux combles anciens des châteaux et des grandes maisons.

La charpente lambrissée en carène
Certaines charpentes ne se cachent pas : elles se donnent à voir. Lorsque le comble d’une grande salle est habillé, à l’intérieur, d’un lambris de bois épousant sa courbe, il compose une voûte apparente dite en carène — parce qu’elle évoque la coque d’un navire renversé, quille en l’air. La charpente porte le toit ; le lambris, tendu sous elle en berceau ou en arc brisé, dissimule la structure et offre au regard une immense nef de bois. Eugène Viollet-le-Duc notait, dans son Dictionnaire, que les charpentes des XIIIᵉ, XIVᵉ et XVᵉ siècles sont souvent ainsi lambrissées en berceau ou en arc, et qu’il en subsiste de nombreux exemples en Bretagne, en Normandie et en Picardie.
Ce type de couvrement fait la splendeur des grandes salles seigneuriales et de nombreuses églises. Dans le manoir breton, la salle haute se coiffe volontiers d’une carène lambrissée, dont les entraits et les blochets — courtes pièces sculptées à la naissance des courbes — reçoivent parfois un décor de personnages ou de bêtes. Les sablières basses, qui couronnent le mur et reçoivent la charpente, se creusent de frises taillées. Le bois cesse alors d’être une simple ossature pour devenir un support d’ornement, et la charpente accède au rang de décor monumental.
La carène lambrissée témoigne d’un moment où l’art du charpentier rivalise avec celui du maçon. Là où l’architecture savante voûtait la pierre, la charpenterie voûtait le bois, obtenant à moindre coût et à moindre poids des couvrements d’une ampleur comparable. Dans les logis et les manoirs qui n’avaient ni les moyens ni le désir d’une voûte de pierre, la carène de bois offrait une magnificence propre — plus chaude, plus intime, et tout aussi savante.

L’invention de Philibert de l’Orme : le comble en planches
Au milieu du XVIᵉ siècle, un architecte propose une révolution discrète. Philibert de l’Orme, Lyonnais (vers 1514-1570), conseiller et architecte des rois de France, publie à Paris, chez Frédéric Morel, ses Nouvelles inventions pour bien bastir et à petits fraiz (1561) — le premier traité technique d’architecture imprimé en France par un architecte français. Il y expose un procédé neuf de charpente, applicable aux combles comme aux planchers, où de courtes planches minces, découpées en arcs et assemblées de champ comme les voussoirs d’une voûte de pierre, remplacent les grosses pièces droites de la charpente traditionnelle.
L’intérêt du système est double. Il permet d’abord de franchir de larges portées sans disposer de grands bois : là où la ferme classique réclamait de longs arbalétriers d’un seul tenant, la courbe de l’Orme se compose de menus éléments faciles à trouver, à transporter et à mettre en œuvre — d’où l’expression consacrée, charpente à petits bois. Il rationalise ensuite la fabrication et abaisse le coût, en recourant à des pièces standardisées que des ouvriers moins spécialisés peuvent débiter. À l’heure où les futaies s’épuisent, cette économie de la matière est une réponse d’avenir autant qu’une prouesse.
L’idée connaîtra une postérité éclatante deux siècles plus tard. En 1782-1783, les architectes Jacques-Guillaume Legrand et Jacques Molinos couvrent la Halle au blé de Paris d’une vaste coupole de bois de vingt-deux mètres de diamètre, exécutée par le charpentier André-Jacob Roubo « à la Philibert de l’Orme » : une démonstration monumentale du procédé de planches courbes, saluée par toute l’Europe savante. Détruite par le feu le 16 octobre 1802 et remplacée par une coupole de fonte, elle n’en avait pas moins prouvé la fécondité d’une invention conçue sous la Renaissance.

La charpente au service de la défense : les hourds
Avant la pierre, la défense des sommets fut de bois. Au Moyen Âge, avant que le machicoulis de pierre ne se généralise, on couronnait les courtines et le donjon de hourds — galeries de charpente en saillie, montées en encorbellement au-dessus du vide, percées d’ouvertures dans leur plancher pour battre à la verticale le pied du mur et jeter sur l’assaillant projectiles, poix ou eau bouillante. Assemblage de poutres et de planches dressé au sommet des murailles, le hourd est une charpente militaire, aussi savante que celle des combles, mais vouée au combat.
Ce dispositif avait la vertu de sa légèreté et le défaut de sa matière. Rapide à établir, démontable en temps de paix, le hourd étendait la portée défensive du chemin de ronde sans alourdir la maçonnerie ; mais le bois, exposé aux flèches enflammées et aux projectiles, brûlait ou volait en éclats. C’est pourquoi, à partir du XIIIᵉ siècle, les places les mieux tenues remplacèrent peu à peu ces galeries de charpente par des mâchicoulis de pierre, plus coûteux mais incombustibles, dont le principe — battre le pied du mur depuis un encorbellement — reprenait celui du hourd.
Les hourds ont presque tous disparu, victimes du feu et du temps, mais leur trace demeure lisible. Sur bien des courtines subsistent les trous de hourd — logements carrés percés dans le parement, où venaient s’encastrer les poutres qui portaient la galerie en porte-à-faux. Les restitutions savantes du XIXᵉ siècle, à Carcassonne notamment, ont rétabli ces charpentes de guerre d’après ces indices, rappelant qu’au sommet des forteresses médiévales le bois du charpentier montait aussi la garde.

Le bois d’œuvre : chêne et châtaignier
La charpente française est, avant tout, une affaire de chêne. Ce bois dur, dense et durable, qui gagne encore en résistance avec le temps, a fourni l’essentiel des grandes charpentes du royaume, des combles de cathédrales aux fermes des demeures. On l’abattait de préférence en hiver, sève descendue, et on le mettait en œuvre souvent vert, à peine ressuyé, car le chêne travaille et se rétracte moins qu’on ne le craint et se laisse tailler plus aisément frais que sec — les assemblages, en séchant, ne faisaient que se resserrer. Une charpente de chêne bien conçue, ventilée et tenue hors d’eau, traverse sans peine plusieurs siècles.
Le châtaignier tient la seconde place, avec une réputation tenace. On lui prêtait le pouvoir d’éloigner les araignées, si bien que la légende voulait que les combles de châtaignier restassent nets de toiles ; l’avantage réel du bois est ailleurs — sa richesse en tanin, qui le rend naturellement peu appétant aux insectes et le fait durer en atmosphère sèche. Fréquent dans les régions où il abonde, le Limousin, les Cévennes, le Périgord, le châtaignier a couvert quantité de charpentes rurales et de granges. D’autres essences locales — le sapin et l’épicéa des montagnes, le peuplier des vallées — complètent le répertoire selon les pays.
Le charpentier n’est du reste que l’un des maîtres du bois de bâtiment. La même science des assemblages régit le colombage, cette ossature de bois des murs à pans que remplit un torchis ou une brique, et dont la charpente de comble est la sœur verticale. À l’intérieur, en revanche, la boiserie relève d’un autre métier, celui du menuisier : décor de lambris et de panneaux, elle habille les murs sans rien porter, quand la charpente, elle, tient tout l’édifice. Structure d’un côté, ornement de l’autre : le bois court de la cave au faîte, mais change de main et de fonction en chemin.

Comment la lire et la dater
Lire une charpente commence par en distinguer le type. Un comble fait de chevrons rapprochés, tous semblables et tous porteurs, sans grosses fermes espacées, signale une charpente médiévale à chevrons formant fermes ; un petit nombre de fermes fortes portant des pannes et des chevrons plus fins désigne un comble à la française, plus tardif. La présence de contrefiches, de jambes de force ou d’un poinçon suspendu, la forme des about et des coupes, le profil brisé ou droit du toit : autant d’indices qui situent l’ouvrage dans l’histoire de l’art charpentier.
L’assemblage lui-même est une source. Les joints à tenon, mortaise et cheville, sans ferrure porteuse, signent l’ouvrage ancien ; les marques d’établissement gravées sur les pièces — chiffres romains, contre-marques, traits de rainette — livrent l’ordre du montage et distinguent parfois plusieurs campagnes de bois dans un même comble. La nature de l’essence, l’aspect de la taille — à la hache et à l’herminette pour les bois anciens, à la scie mécanique pour les récents —, la présence d’aubier ou de flèches donnent au regard exercé une chronologie approximative mais parlante.
La science moderne a affiné cette lecture. La dendrochronologie — datation par l’examen des cernes de croissance du bois, dont l’épaisseur varie d’année en année selon le climat — permet de fixer, à l’année près, la date d’abattage des arbres d’une charpente, et donc celle de sa construction ; c’est elle qui a établi que les chênes de la « forêt » de Notre-Dame furent coupés au milieu du XIIᵉ siècle. Une charpente ancienne conservée est ainsi doublement précieuse : ouvrage d’art et archive datable, elle inscrit dans ses bois la mémoire d’un chantier et d’une forêt disparue.

Charpentes remarquables : forêts de bois
Les grandes charpentes conservées se comptent parmi les chefs-d’œuvre du patrimoine. La plus célèbre fut celle de la cathédrale Notre-Dame de Paris, « la forêt », comble à chevrons formant fermes du XIIIᵉ siècle détruit par l’incendie du 15 avril 2019 et reconstruit à l’identique, en chêne massif et à la taille manuelle, entre 2019 et 2025 : plus de mille arbres sélectionnés dans les forêts françaises pour retrouver, pièce à pièce, la charpente médiévale disparue. Ce chantier hors norme a rappelé qu’une charpente n’est pas un simple support de couverture, mais un ouvrage de civilisation.
Les granges monastiques offrent les plus vastes charpentes rurales. La grange cistercienne de Vaulerent, à Villeron dans le Val-d’Oise, dépendance de l’abbaye de Chaalis, dresse depuis le XIIIᵉ siècle ses soixante-douze mètres de longueur, divisés en trois vaisseaux ; la grange de Meslay, à Parçay-Meslay en Touraine, ancienne ferme de Marmoutier, porte sur quatre files de piliers de chêne une charpente refaite au XVᵉ siècle, haute d’une quinzaine de mètres. L’une et l’autre montrent l’art d’abriter, sous le bois, des volumes que la pierre seule n’aurait pu couvrir.
Les halles de marché prolongent cette tradition dans le bâti public. La halle de Milly-la-Forêt, en Essonne, bâtie en 1479 par grâce de Louis XI, repose sur quarante-huit piliers de chêne portant une charpente typique de l’Île-de-France ; les halles de Questembert, en Bretagne, reconstruites en 1675 par un charpentier nommé Étienne, comptent parmi les plus vastes charpentes de bois du Grand Ouest — l’une des cinq halles de charpente subsistant en Bretagne, avec Le Faouët, Rohan, Plouescat et Clisson. De la nef de pierre à la halle de village, la charpente française décline la même science sur toutes les échelles.

Feu, restauration et valeur d’une charpente ancienne
La charpente est le point vulnérable de l’édifice ancien. Ossature de bois logée au plus haut, ventilée, hors d’atteinte, elle est offerte au feu : la foudre, une braise, une étincelle de chantier suffisent à l’embraser, et le comble en flammes entraîne souvent la ruine des voûtes et des planchers qu’il couvrait. L’incendie de Notre-Dame en 2019 l’a montré avec éclat, mais chaque année des charpentes anciennes disparaissent ainsi, faisant basculer un monument intact au rang de monument en péril. L’entretien, la surveillance et la protection contre l’incendie sont, pour une charpente ancienne, une charge permanente.
Sa restauration engage une exigence de fidélité. Rétablir une charpente disparue ou consolider un comble ancien suppose des bois, des assemblages et des tailles conformes à l’ouvrage d’origine — essence, section, coupe à la main, marques d’établissement —, sous peine de trahir l’œuvre en la sauvant. Le XIXᵉ siècle a posé les termes de ce débat : Viollet-le-Duc et ses émules ont restauré, restitué, parfois réinventé quantité de charpentes et de couronnements, nourrissant la querelle de la restauration — faut-il conserver l’état transmis, ou recréer un état supposé plus pur ? La reconstruction à l’identique de la « forêt » de Notre-Dame, débattue face aux projets de charpente contemporaine, a rouvert la question pour notre temps.
Dans une demeure de caractère, la charpente ancienne est un critère d’authenticité de premier ordre. Elle date le bâti, atteste l’art de son temps et, saine, dégage sous les combles des volumes reconvertibles que le comble à la française avait précisément appris à ménager. Les agences du Groupe Mercure rencontrent ces charpentes dans les manoirs, les logis et surtout les corps de ferme et les granges reconvertibles, où l’ossature de bois conservée fait la valeur autant que le récit du lieu. L’examen de son état — essence, assemblages, absence de flèche ou d’attaque d’insectes — conditionne l’avenir du bâtiment : protégée au titre des Monuments historiques ou simplement transmise, une belle charpente de chêne demeure l’une des signatures les plus sûres de la demeure ancienne.

Édifices de référence
Charpente de Notre-Dame de Paris (« la forêt »)
Cathédrale classée au titre des Monuments historiques (liste de 1862, notice PA00086250) ; charpente à chevrons formant fermes d’environ 1 300 chênes, détruite par l’incendie du 15 avril 2019 et reconstruite à l’identique en chêne (2019-2025)
Grange cistercienne de Vaulerent
Classée Monument historique en 1889 (notice PA00080231) ; grange de l’abbaye de Chaalis, 72 mètres de long à trois vaisseaux, l’une des plus vastes charpentes rurales médiévales conservées
Classée Monument historique par arrêté du 19 juillet 1939 (notice PA00097905) ; ancienne ferme de l’abbaye de Marmoutier, charpente de chêne portée par quatre files de piliers, haute d’environ 15 mètres
Classée Monument historique le 28 novembre 1923 (notice PA00087959) ; halle bâtie par grâce de Louis XI, 48 piliers de chêne portant une charpente typique de l’Île-de-France
Classées Monument historique en 1922 ; l’une des cinq halles de charpente subsistant en Bretagne, parmi les plus vastes du Grand Ouest sous Louis XIV
Coupole de la Halle au blé de Paris (disparue)
Coupole de bois de 22 mètres de diamètre exécutée « à la Philibert de l’Orme » par Legrand, Molinos et le charpentier Roubo ; démonstration du comble à planches courbes, détruite par le feu le 16 octobre 1802 et remplacée par une coupole de fonte
Charpentes lambrissées en carène (Bretagne, Normandie, Picardie)
Combles de bois habillés d’un lambris en berceau ou en arc brisé, formant voûte apparente en coque de navire renversée, fréquents dans les grandes salles de manoirs et les églises de l’Ouest
Nouvelles inventions pour bien bastir et à petits fraiz
Traité de Philibert de l’Orme, premier ouvrage technique d’architecture imprimé en France par un architecte français, exposant le comble et le plancher en planches courbes assemblées comme des voussoirs
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (15)
Mis à jour : 22/07/2026







