Architecture & décor

La lucarne

lucarne à fronton · lucarne jacobine · lucarne capucine

Baie verticale dressée en saillie sur le versant d’un toit pour éclairer et aérer le comble, la lucarne réunit une façade maçonnée, deux joues et une petite couverture propre ; d’abord utilitaire, elle devient au XVᵉ siècle et à la Renaissance un morceau de bravoure qui signe et date une toiture.

Le château de Chambord au lever du jour : long front avec tours d’angle, profusion de lucarnes, cheminées et tourelles couronnant le corps central
Le château de Chambord au lever du jour : sur les terrasses, lucarnes, souches de cheminées et tourelles composent le couronnement le plus spectaculaire de la Renaissance française.Clément Bardot — CC BY-SA 4.0

La lucarne est un ouvrage établi en saillie sur la pente d’une toiture, destiné à éclairer, à aérer et parfois à desservir le comble qu’elle rend habitable. Elle se compose d’une façade verticale percée d’une baie, de deux côtés nommés joues ou jouées, et d’une couverture propre — à une, deux ou trois pentes — qui forme avec le versant principal des angles rentrants, les noues. Ouvrage de charpente dont la façade peut être élevée en pierre, elle n’apparaît qu’avec les toits pentus du Moyen Âge tardif, quand on aménage les combles en chambres. D’abord fonctionnelle, elle devient à la fin du gothique puis à la Renaissance un support privilégié du décor, avant que le classicisme ne la discipline en formes régulières. Son fronton, triangulaire ou cintré, et le soin de sa sculpture trahissent souvent l’époque et le rang d’une demeure.

Définition et étymologie

La lucarne est une baie percée dans le versant d’un toit et portée en avant du plan de la couverture, pour donner au comble le jour, l’air et, le cas échéant, l’accès à la toiture. Elle se distingue de la simple tabatière ou du châssis de toit, posés dans la pente et à fleur de couverture : la lucarne, elle, se dresse à la verticale, en saillie, et constitue un petit ouvrage à part entière, greffé sur le toit.

Le mot est ancien et son origine composite. Il procède du francique lûkinna, « ouverture fermée d’un volet », dérivé de luk, le volet ; l’ancien français en tire d’abord lucanne, attesté sous cette forme dès 1261. Le terme s’altère ensuite en lucarne sous l’influence de l’ancien français luiserne, « lumière », lui-même issu du latin lucerna, la lampe. De ce croisement le mot a gardé une ambiguïté féconde : né d’une racine qui dit l’ouverture close, il s’est chargé, par contamination, de l’idée de clarté, jusqu’à désigner l’organe même par lequel la lumière gagne le comble.

Cette double filiation résume la nature de l’ouvrage. La lucarne est à la fois une fermeture — une baie que l’on clôt d’un vantail — et une source de lumière ; elle perce le toit sans le rompre, ménageant dans la couverture un intervalle éclairant qui reste couvert. Le vocabulaire technique en a fixé les parties : la façade qui porte la baie, les joues ou jouées qui la flanquent, le fronton qui la couronne, la couverture qui la coiffe et les noues qui la raccordent au versant.

Fonction et principe constructif

La fonction première de la lucarne est d’ordre pratique : éclairer et ventiler le comble. Tant que les charpentes demeurent basses ou plates, l’espace sous le toit ne se prête à rien ; dès que les combles se relèvent et s’aménagent, le jour et l’air y deviennent nécessaires, et parfois se pose la question de hisser les récoltes ou d’accéder à la couverture pour l’entretenir. La lucarne répond à ces besoins en avançant une baie hors du plan du toit, de sorte que la fenêtre reste verticale, se manœuvre aisément et ne reçoit pas de plein fouet la pluie ni la neige.

L’ouvrage relève d’abord de la charpente. La lucarne se monte sur un chevêtre — l’assemblage de pièces de bois qui interrompt les chevrons du versant et ménage la trémie de la baie —, à partir duquel s’élèvent les montants des joues et se pose la petite couverture. Sa façade, toutefois, peut être bâtie en maçonnerie : sur les demeures de pierre, elle prolonge volontiers l’aplomb du mur de façade et se traite comme un fragment d’architecture, avec piédroits, appui mouluré et couronnement sculpté. C’est cette part maçonnée et ornée qui distingue la lucarne monumentale de la simple ouverture de charpentier.

La couverture de la lucarne obéit à la même logique que le toit qui la porte, et en emprunte le matériau : ardoise sur les hautes toitures du Val de Loire et du Nord, tuile plate sur les combles à forte pente, tuile creuse dans le Midi. Selon le nombre et la disposition de ses pans — une, deux ou trois pentes —, elle prend des profils et des noms distincts, mais toujours elle se raccorde au versant par des noues dont l’étanchéité fait le point délicat, là où se joue la tenue de l’ensemble.

Rang de lucarnes percées dans le versant d’un toit d’ardoise parisien
Rang de lucarnes sur le versant d’un toit parisien : l’ouverture verticale percée dans la pente éclaire et aère le comble, dont elle fait un étage habitable.Jorge Andrade — CC BY 2.0

Une histoire scandée par la pente des toits

L’histoire de la lucarne est celle des combles habités, donc des toits pentus. À l’époque romane, les charpentes des grands édifices restant le plus souvent basses, l’espace sous couverture ne se prêtait pas au logement et n’appelait aucun jour : la lucarne n’avait pas de raison d’être. Le tournant se situe au XIIIᵉ siècle. Viollet-le-Duc le note dans son Dictionnaire raisonné : les bâtiments d’habitation se couronnent alors de combles « formant, en coupe, un triangle équilatéral au moins », dont on utilise la partie basse « en y pratiquant des chambres éclairées et aérées par des lucarnes ». L’ouvrage naît ainsi d’un besoin, dans les logis des palais, des châteaux et des manoirs médiévaux.

Du besoin, la lucarne passe vite au faste. Le XVᵉ siècle en fait un motif majeur : « l’aspect pittoresque que donnaient ces grandes lucarnes aux façades des logis », écrit Viollet-le-Duc, « engagea les constructeurs à leur accorder de plus en plus d’importance ; elles devinrent quelquefois la partie principale de la décoration ». Le gothique flamboyant les charge d’arcatures, de pinacles et d’accolades : à l’aile ouest du palais de justice de Rouen, élevée de 1499 à 1508 par Roulland Le Roux, les lucarnes déploient à la base du toit une dentelle d’arceaux et d’arcs-boutants reliant le fronton aux pinacles, style Louis XII où le flamboyant annonce déjà la Première Renaissance.

La Renaissance porte la lucarne à son sommet ornemental. Sur les grands chantiers du Val de Loire, elle devient un morceau de bravoure : fronton chargé de rinceaux et de figures, pilastres encadrant la baie, pinacles et candélabres couronnant l’ouvrage. À Blois, l’aile François Iᵉʳ bâtie de 1515 à 1518 dresse au-dessus de sa corniche une file de lucarnes sculptées qui rythment le haut toit d’ardoise ; à Chambord et à Azay-le-Rideau, la couronne de lucarnes, de cheminées et de tourelles compose l’étage le plus spectaculaire de l’édifice, un couronnement conçu pour être vu de loin.

Le Grand Siècle discipline puis efface peu à peu la lucarne. Sous Louis XIV, la mode des toits presque plats, dérobés derrière une balustrade, lui retire son assise ; et là où le toit reste en pente, l’adoption du comble à la Mansart — le comble brisé qui redresse le bas du versant — l’empêche de s’isoler et lui ôte son relief. La lucarne survit néanmoins, réglée et régulière, sur les hôtels particuliers, les maisons de maître et les demeures de province, pliée à la symétrie des façades classiques. Le XIXᵉ siècle et l’éclectisme la remettront à l’honneur, sur le modèle de la Renaissance.

Le château d’Azay-le-Rideau miré dans l’Indre : façade Renaissance à lucarnes sculptées, tourelles d’angle en encorbellement
Azay-le-Rideau : les hautes lucarnes à frontons sculptés, alignées sur les toits d’ardoise, deviennent à la Renaissance un morceau d’architecture à part entière.W. Bulach — CC BY-SA 4.0

Comment la reconnaître

On reconnaît une lucarne à ce qu’elle est une petite construction verticale émergeant du toit, bien plus qu’un simple percement dans la pente. Sa façade se dresse d’aplomb, coiffée d’une couverture qui lui est propre et bordée de deux joues ; sa baie, souvent surmontée d’un fronton, encadre la fenêtre du comble. Là est la ligne de partage : la tabatière, le châssis de toit ou la fenêtre de couverture se posent dans le plan du versant, tandis que la lucarne s’en détache et fait saillie.

Le degré de soin marque ensuite la valeur de l’ouvrage. Une lucarne de charpente, sobre, aux joues de bois et à la couverture simple, ne dit qu’un besoin d’éclairage ; une lucarne maçonnée, dont la façade prolonge le mur, s’encadre de piédroits et se couronne d’un fronton sculpté, relève de l’architecture, bien au-delà du seul métier de couvreur. C’est à ce traitement — la pierre, le fronton, la sculpture, l’alignement sur les travées de la façade — que se juge le rang d’une lucarne.

Le couronnement, enfin, renseigne sur l’époque. Le fronton triangulaire ou cintré, sobre, oriente vers le classicisme ; la profusion de pinacles, d’accolades et de rinceaux signale le flamboyant et la Renaissance ; l’œil-de-bœuf ménagé dans le tympan ou l’ouvrage tout entier réduit à une baie ovale trahit le goût du XVIIIᵉ siècle. Lire une toiture, c’est souvent commencer par ses lucarnes.

Lucarne sculptée du château de Montal : édicule à pilastres encadrant une niche à statue, coquille, candélabres et cresting ajouré, figures couchées sur le rampant du toit de lauzes
Une lucarne sculptée du château de Montal : l’édicule à pilastres, niche et coquille traite la baie de comble comme une façade en réduction.MOSSOT — CC BY-SA 3.0

Variantes et typologie

La typologie des lucarnes se lit surtout dans leur couverture. La lucarne jacobine, la plus répandue sur les demeures anciennes, est dite aussi bâtière ou à chevalet : sa couverture à deux pans, dont le faîtage est perpendiculaire au versant, se termine en façade par un pignon ou un fronton. La lucarne capucine est couverte de trois pans formant une croupe sur le devant ; lorsque cette croupe frontale déborde nettement, l’ouvrage doit son nom à la ressemblance de sa silhouette avec le capuchon des moines capucins.

D’autres variantes se définissent par leur rapport à la façade et à l’égout du toit. La lucarne pendante, dite aussi gerbière ou meunière, se place à fleur de mur, dans l’aplomb de la façade, et son ouverture descend sous la ligne d’égout : on l’employait pour engranger le foin et les gerbes que l’on hissait au grenier. La lucarne passante franchit la corniche et interrompt l’entablement, tandis que la lucarne rampante n’a qu’un seul pan, incliné dans le même sens que le versant. Le chien-assis — nommé aussi demoiselle ou lucarne retroussée — se couvre au contraire d’un unique pan à contre-pente, remontant vers le faîte.

Le décor du couronnement fournit une seconde grille de lecture. La lucarne à fronton, triangulaire ou cintré, domine l’âge classique ; la Renaissance multiplie les frontons ouvragés, les pilastres et les pinacles ; l’œil-de-bœuf ovale s’impose au XVIIIᵉ siècle. Chaque région, enfin, décline la lucarne dans sa pierre et sa couverture — tuffeau et ardoise en Val de Loire, granit et ardoise en Bretagne, calcaire et tuile plate ailleurs —, si bien qu’elle participe autant de l’identité d’un pays que d’un style.

Détail d’un logis périgourdin : tourelle d’escalier en encorbellement sur cul-de-lampe, coiffée d’un toit conique de tuiles, fenêtres à croisée de pierre et lucarnes à fronton
Lucarnes à fronton d’un logis périgourdin : joues, chevronnière et petit fronton composent le type le plus répandu de la lucarne maçonnée.Père Igor — CC BY-SA 3.0

Exemples remarquables

Le château de Chambord, commencé en 1519, offre la plus célèbre couronne de lucarnes de la Renaissance française : sur les terrasses hérissées de tourelles d’escalier et de souches de cheminées, les lucarnes sculptées composent une ville de pierre au sommet de l’édifice. Le château est classé au titre des monuments historiques sur la toute première liste, celle de 1840, sous la notice Mérimée PA00098405.

Le château de Blois, dont l’aile François Iᵉʳ fut bâtie de 1515 à 1518, dresse au-dessus d’une corniche puissante une file de lucarnes et de souches ornées, séparées de la façade par un fort ressaut. L’ensemble est classé sur la liste de 1840, notice Mérimée PA00098337. Le château d’Azay-le-Rideau, élevé de 1518 à 1527 pour le financier Gilles Berthelot, coiffe ses tourelles d’angle et son haut comble d’ardoise de longues lucarnes ouvragées ; il figure lui aussi parmi les cinq châteaux ligériens de la liste de 1840, notice Mérimée PA00097546.

En ville, l’hôtel de Sully, à Paris, illustre la lucarne du premier classicisme. Bâti de 1624 à 1630 et attribué à l’architecte Jean Androuet du Cerceau, cet hôtel particulier de style Louis XIII aligne, au-dessus de façades sculptées, des lucarnes à frontons alternativement triangulaires et cintrés, à volutes, qui comptent parmi les plus soignées de l’époque. Il est classé au titre des monuments historiques depuis 1862. À l’autre extrémité de l’histoire du type, le palais de justice de Rouen conserve, à son aile ouest de 1499-1508, les lucarnes flamboyantes que Viollet-le-Duc citait comme le comble de l’exubérance décorative.

Maison de maître en brique et pierre à haut toit d’ardoise et lucarnes sculptées, vue depuis la rue par-dessus un mur de brique fermé d’une grille de fer entre piliers
Une maison de maître en brique et pierre : les lucarnes sculptées, régulièrement espacées, rythment le haut toit d’ardoise.VVVCFFrance — CC BY-SA 4.0

Valeur patrimoniale et restauration

La lucarne est l’un des éléments qui datent et hiérarchisent le plus sûrement une façade. Son couronnement livre l’époque ; son matériau et son alignement, le rang de la demeure ; sa présence sur un haut comble d’ardoise signale, sur les châteaux et les maisons de maître, un parti architectural où la toiture participe pleinement de la composition. Une file de lucarnes ordonnées vaut mesure du soin apporté à la construction ; sur les demeures du Val de Loire ou de Bretagne, elle fait souvent le prix d’une façade.

Sur le marché des demeures de caractère, la couronne de lucarnes est un atout reconnu : elle donne à une toiture son rythme et signe l’ancienneté de l’édifice. Le Val de Loire, la Normandie et le Périgord offrent les plus beaux ensembles de lucarnes maçonnées, sur des logis dont la valeur tient pour une part à ce couronnement ouvragé.

Leur conservation engage un savoir-faire précis. Les noues, où la couverture de la lucarne se raccorde au versant, sont les points faibles où s’infiltrent les eaux : leur étanchéité commande la tenue de l’ensemble, et leur négligence conduit vite à la ruine de la charpente. La restauration d’une lucarne ancienne suppose de respecter son matériau — ardoise, tuffeau, tuile plate —, le profil de sa couverture et la mouluration de son fronton, sans lui substituer un châssis de toit qui trahirait la logique de l’ouvrage. La lucarne se répare dans sa forme héritée, faute de quoi la façade perd sa date et son caractère.

Façade de manoir breton en moellons de granit à chaînages de pierre, hautes souches de cheminée, lucarnes à fronton, toit d’ardoise
Sur un manoir breton de granit, les lucarnes de pierre percent le toit d’ardoise : la baie de comble reste, avec la souche de cheminée, la marque de la demeure ancienne.Lanzonnet — CC BY-SA 3.0

Édifices de référence

  • Château de Chambord

    Chambord (Loir-et-Cher) · XVIᵉ siècle (commencé en 1519)

    Classé au titre des monuments historiques sur la liste de 1840 (notice Mérimée PA00098405)

  • Château de Blois (aile François Iᵉʳ)

    Blois (Loir-et-Cher) · XVIᵉ siècle (1515-1521)

    Classé au titre des monuments historiques sur la liste de 1840 (notice Mérimée PA00098337)

  • Château d’Azay-le-Rideau

    Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire) · XVIᵉ siècle (1518-1527)

    Classé au titre des monuments historiques sur la liste de 1840 (notice Mérimée PA00097546)

  • Hôtel de Sully

    Paris (4ᵉ arrondissement) · XVIIᵉ siècle (1624-1630)

    Classé au titre des monuments historiques depuis 1862

  • Palais de justice de Rouen (aile ouest)

    Rouen (Seine-Maritime) · XVᵉ-XVIᵉ siècle (1499-1508)

    Lucarnes flamboyantes de style Louis XII ; classé au titre des monuments historiques

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Quelques biens illustrant cet élément figurant dans nos sélections.

Sources (9)
  • Domaine de Chambord — notice Mérimée PA00098405 (classé MH, liste de 1840)

    Protection Monuments HistoriquesBase Mérimée, Ministère de la CultureConsulter
  • Château de Blois — notice Mérimée PA00098337 (classé MH, liste de 1840)

    Protection Monuments HistoriquesBase Mérimée, Ministère de la CultureConsulter
  • Château d’Azay-le-Rideau — notice Mérimée PA00097546

    Protection Monuments HistoriquesBase Mérimée, Ministère de la CultureConsulter
  • Hôtel de Sully (1624-1630), Jean Androuet du Cerceau, classé MH 1862

    Protection Monuments HistoriquesBase Mérimée, Ministère de la CultureConsulter
  • LUCARNE — étymologie et définition

    Dictionnaire raisonnéCNRTL, Centre national de ressources textuelles et lexicalesConsulter
  • Lucarne — étymologie (francique lûkinna, ancien français lucanne)

    Dictionnaire raisonnéLarousseConsulter
  • Lucarne — Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIᵉ au XVIᵉ siècle

    Eugène Viollet-le-Duc

    Ouvrage de référenceWikisource1868Consulter
  • Palais de justice de Rouen — aile ouest (1499-1508), lucarnes flamboyantes

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Lucarne

    ArticleWikipédiaConsulter
comblesfrontontoitureRenaissance

Mis à jour : 21/07/2026