Types d’édifices

La maison de ville

maison de bourg · maison mitoyenne

Demeure privée insérée dans le tissu urbain, mitoyenne de ses voisines et donnant directement sur la rue, la maison de ville occupe une parcelle étroite et profonde qu’elle développe en hauteur. Bâtie du Moyen Âge au XIXᵉ siècle, elle superpose une réserve marchande ou un atelier au rez-de-chaussée et le logis aux étages ; elle forme le tissu ordinaire de la ville ancienne, par distinction de l’hôtel particulier replié « entre cour et jardin ».

Ruelle pavée très étroite bordée de maisons à pans de bois dont les encorbellements se rejoignent presque au-dessus de la chaussée, à Troyes.
La ruelle des Chats à Troyes : sur des parcelles étroites et profondes, les maisons à pans de bois montent en hauteur et avancent leurs étages en encorbellement jusqu’à se toucher presque d’un bord à l’autre de la rue. Ce serrement forme le tissu ordinaire de la ville ancienne.Fab5669 — CC BY-SA 4.0

La maison de ville est l’habitation privée du tissu urbain dense, mitoyenne de ses voisines par les murs perpendiculaires à la rue et ouverte directement sur la voie publique, sans le retrait ni la cour d’honneur de l’hôtel particulier. Assise sur une parcelle en lanière — étroite en façade, profonde en fond —, elle se développe verticalement sur trois à quatre niveaux et juxtapose fréquemment un usage professionnel au rez-de-chaussée et le logis aux étages. Simple ou ornée selon la fortune de son propriétaire et selon l’époque, elle constitue la brique élémentaire de l’îlot et, par répétition, la matière même de la rue.

Le mot, la parcelle, la ville

Le mot ville procède du latin villa, qui désignait non pas une agglomération mais une « maison de campagne, propriété rurale » — le domaine agricole antique. Le Centre national de ressources textuelles et lexicales retrace le glissement de sens : dès les Vᵉ-VIᵉ siècles, villa en vient à nommer le « groupe de maisons adossées à la villa », soit à peu près un village ; la forme vile, attestée à la fin du Xᵉ siècle, désigne enfin une « réunion de maisons habitées, disposées par rues ». La ville, dans son nom même, garde ainsi la trace d’un domaine rural devenu tissu bâti.

Ce tissu ne s’organise pas d’emblée selon les catégories qui nous sont familières. Ce que l’on appelle aujourd’hui rues, parcelles et maisons n’existe matériellement, en France, qu’à partir de la fin du XIIᵉ siècle : c’est alors que se fixe le parcellaire, c’est-à-dire le découpage du sol urbain en unités foncières individuelles bornées, sur lesquelles s’élève une maison en dur ouvrant sur la voie. Avant cette maturation, l’habitat urbain demeure plus lâche, souvent de bois et de terre, moins nettement séparé de son environnement.

La parcelle urbaine adopte très tôt une forme récurrente : en lanière — étroite sur rue, longue en profondeur. Deux contraintes, l’une technique, l’autre sociale, en commandent la géométrie. La portée limitée des poutres de plancher fixe une largeur ordinaire de quelques mètres seulement, de sorte que la façade sur rue reste courte quand l’édifice se prolonge en arrière. Et chacun tient à posséder son accès direct à la rue, à « avoir pignon sur rue » : le partage du front bâti en fines lanières multiplie les façades et satisfait ce désir de représentation.

De cette parcelle procède toute la logique de la maison de ville. Faute de pouvoir s’étendre en largeur, elle croît en hauteur et en profondeur ; elle rejette ses annexes — remises, latrines, resserres — en fond de terrain, autour d’une cour exiguë ou d’un puits ; elle mitoyenne ses voisines par les longs murs latéraux, économisant la matière et scellant la continuité de l’îlot. La maison de ville n’est pas un objet posé dans l’espace : c’est un fragment d’un continu bâti, indissociable de la rue qu’elle contribue à former.

La maison médiévale urbaine

Entre le XIIIᵉ et le XVᵉ siècle, dans les villes que la croissance du commerce enrichit, un type se dégage : la maison de marchand. Haute et étroite, serrée contre ses voisines, elle superpose une boutique au rez-de-chaussée, des logements aux étages et une ou plusieurs caves sur un ou deux niveaux. La disposition traduit une double vocation, marchande en bas, résidentielle au-dessus, propre à l’économie urbaine médiévale où l’on habite là où l’on négocie.

Deux modes constructifs se partagent ces façades selon les ressources locales. Le premier est le pan de bois — ossature de charpente assemblée dans un même plan, faite d’une trame de poteaux, sablières et décharges dont les vides, ou hourdis, reçoivent un remplissage de torchis, de brique ou de plâtre. La maison à colombage, dont ce pan de bois forme la structure porteuse, connaît une diffusion large, de la Normandie à l’Alsace. Le second mode est la maison de pierre, plus coûteuse, réservée d’abord aux plus riches et aux villes de tradition lapidaire.

Le pan de bois autorise un dispositif caractéristique de la rue médiévale : l’encorbellement, système par lequel chaque étage porte en surplomb sur le nu de l’étage inférieur, gagnant sur la voie une surface interdite au sol. La technique dite des bois courts en démultiplie l’effet ; les étages se rapprochent de façade à façade, resserrant la rue en un couloir sombre que les édits urbains, à la Renaissance, chercheront à contenir. Les édifices présentant leur mur pignon à la rue — bâtiment dit pignon sur rue, c’est-à-dire donnant par le mur triangulaire qui porte le faîte — rythment ces alignements de leurs frontons aigus.

Toutes les maisons urbaines ne servent pas le négoce. Autour des cathédrales, dans le cloître canonial ceint de murs, les chanoines logent en maisons dites canoniales, demeures de fonction du clergé séculier. Ailleurs, la vie citadine reste mêlée de campagne : certaines maisons abritent encore étables et granges, la frontière entre l’urbain et le rural demeurant poreuse. Cette variété interdit de réduire la maison de ville médiévale à la seule échoppe de marchand, même si celle-ci en donne la figure la plus répandue.

La maison romane, plus ancien état conservé

Avant la maison gothique, un état plus ancien subsiste par rares témoins : la maison romane de pierre, élevée dès le XIIᵉ siècle. Cluny, en Saône-et-Loire, en conserve l’ensemble le plus considérable d’Europe — quelque deux cents maisons médiévales, dont plusieurs romanes. Le bourg monastique s’était développé à l’ombre de l’abbaye du XIᵉ au XIVᵉ siècle et comptait trois mille habitants ; l’aisance de cette population laïque explique la précocité et la qualité de son bâti civil.

Le plan de ces maisons romanes est déjà celui, durable, de la maison de ville : au rez-de-chaussée, un espace unique ouvert sur la rue par une ou deux arcades, dévolu à l’activité professionnelle ; à l’étage, le logis proprement dit, desservi par un escalier droit directement accessible depuis la rue et distribué le plus souvent en deux pièces en enfilade, c’est-à-dire ouvrant l’une sur l’autre. La façade s’éclaire par des claires-voies — baies jumelées à colonnettes — dont le dessin roman signe la datation.

Plusieurs de ces maisons sont protégées de longue date. La maison Descours, au 12 rue d’Avril, édifice roman du XIIᵉ siècle, est classée au titre des Monuments historiques par arrêté du 26 novembre 1918 ; une autre maison romane de la ville, dont le premier étage présente quatre baies du XIIᵉ siècle, l’est par arrêté du 17 juillet 1926. Ces protections précoces, contemporaines de la Grande Guerre et de ses lendemains, disent la valeur reconnue tôt à ce corpus.

Le témoin le plus insigne de cette architecture civile romane se dresse à Saint-Antonin-Noble-Val, en Tarn-et-Garonne. Élevé à partir de 1120 pour le vicomte Archambaud, cet ancien hôtel de ville — acquis par les consuls en 1312 pour en faire la maison commune — passe pour le plus ancien édifice civil de ce type conservé en France. Sa façade superpose une suite d’arcades ogivales sur piliers carrés, une galerie sur colonnettes accouplées à chapiteaux sculptés — où se lisent Moïse, Adam et Ève — et un étage de fenêtres géminées. Classé dès la liste de 1846, il fut restauré entre 1846 et 1853 par Eugène Viollet-le-Duc, qui le coiffa d’un beffroi inspiré d’un modèle florentin.

Baie romane en pierre percée de quatre arcs en plein cintre portés par des colonnettes à chapiteaux, ornée de rosaces sculptées, dans une façade de Cluny.
Fenêtre à claire-voie d’une maison romane de Cluny (Saône-et-Loire), état conservé du XIIᵉ siècle : quatre arcs en plein cintre reposent sur des colonnettes à chapiteaux, sous un cordon mouluré rythmé de rosaces. La lumière de l’étage passe par cette baie continue plutôt que par des fenêtres isolées.Hyppolyte de Saint-Rambert — CC BY-SA 4.0

La maison gothique civile

La maison gothique désigne le type de demeure de pierre bâti dans les villes françaises à partir du XIIᵉ siècle, puis épanoui aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Son plan reprend et affine celui de la maison romane : un rez-de-chaussée de boutique ou d’atelier, ouvert sur la rue par une large baie en arc brisé — arc formé de deux segments se rejoignant en pointe — flanquée d’une porte donnant sur l’escalier ; un premier étage de vaste salle, éclairé de baies jumelées et chauffé par une cheminée ; un comble de moindre hauteur, voué au stockage et au séchage.

L’Occitanie en offre les ensembles les plus spectaculaires. Cordes-sur-Ciel, dans le Tarn, doit à ses maisons gothiques civiles le surnom de « cité aux cent ogives ». La maison du Grand Fauconnier, classée par la liste de 1875, caractéristique du gothique rayonnant méridional, doit son nom aux statues de faucons qui ornaient jadis sa façade, emblèmes de la chasse au vol pratiquée par l’aristocratie ; sa maison voisine, dite Prunet, est datée par dendrochronologie du début des années 1270. La série se poursuit avec les maisons du Grand Veneur et du Grand Écuyer, dont les façades à arcatures scandent la Grand-Rue.

Ces façades urbaines déploient le vocabulaire savant de l’art gothique appliqué au logis privé : arcs brisés, arcatures, baies à meneaux — montants verticaux de pierre divisant la fenêtre —, moulures et chapiteaux sculptés. La pierre y remplit une fonction d’apparat autant que de structure : sa mise en œuvre régulière, l’ordonnance des baies et la finesse du décor manifestent la fortune d’un négociant ou d’un notable, la façade valant carte de visite dans l’espace public.

La maison gothique fixe pour des siècles la grammaire de la maison de ville : mitoyenneté, verticalité, superposition du commerce et du logis, façade ordonnancée tournée vers la rue. Les époques suivantes en renouvelleront le vêtement — pierre de taille classique, brique, ferronneries — sans en modifier la logique parcellaire ni le plan fondamental. C’est dire la force d’un type né de contraintes foncières que huit siècles n’ont pas desserrées.

Façade de pierre à l’étage percée de baies gothiques géminées à arcs brisés et remplages en rosace, au-dessus d’une arcade à arc brisé, à Cordes-sur-Ciel.
La maison du Grand Fauconnier à Cordes-sur-Ciel (Tarn) : à l’étage, des baies géminées à arcs brisés coiffées de remplages en rosace ouvrent largement la façade de grès ; au rez-de-chaussée, une arcade en arc brisé abrite la réserve marchande. La maison gothique civile fait de la fenêtre l’élément dominant du mur.Guiguilacagouille — CC BY-SA 3.0

La régularisation classique de la façade

Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la façade de la maison de ville se soumet à l’ordre classique. Les édits de voirie proscrivent progressivement l’encorbellement et le pan de bois apparent, jugés dangereux pour l’incendie et contraires à l’alignement ; la façade se dresse désormais d’aplomb sur la limite parcellaire et se compose en travées régulières, superpositions verticales de baies alignées d’un étage à l’autre. La pierre de taille — moellon équarri à faces dressées, posé en assises réglées — s’impose là où la ressource lapidaire l’autorise, tandis que la brique règne dans les régions qui en manquent.

Le goût de l’époque introduit des marques de façade aisément datables. Les refends — joints creusés horizontalement dans la pierre pour en simuler l’appareil — animent les rez-de-chaussée, sobrement horizontaux sous Louis XVI. Les balcons de fer forgé se multiplient à partir du règne de Louis XV, d’abord ventrus et rocaille, puis filants et rectilignes, portés par des consoles de pierre. Fenêtres à petits bois, lucarnes de comble, corniches moulurées et chaînages d’angle complètent une composition dont la régularité tranche avec le pittoresque médiéval.

Cette mise en ordre répond à une mutation sociale : la bourgeoisie montante entend vivre à la manière de la noblesse et emprunte à ses hôtels le langage de la symétrie et de la pierre. La maison de ville cossue se rapproche ainsi de l’hôtel sans en atteindre le plan : elle en cite les refends, les balcons, les frontons, tout en demeurant prise dans l’alignement continu et privée de cour d’honneur. La distinction reste nette, mais les façades dialoguent.

L’alignement devient à cette époque un principe d’urbanisme délibéré. Les maisons accolées forment des rangs, les rangs en vis-à-vis dessinent les rues, la continuité des rangs clôt les îlots : la façade individuelle se subordonne à l’ordonnance de l’ensemble. Nulle part cette discipline n’est plus visible qu’aux grandes places urbaines réglées, où la répétition d’un même parti impose à des maisons distinctes l’unité d’un décor commun.

Rue de Bordeaux bordée de façades en pierre de taille claire à travées régulières, clés sculptées et balcons de fer forgé.
Rue Ravez à Bordeaux : la façade de la maison de ville se régularise en pierre de taille claire, avec des travées de fenêtres alignées, des clés sculptées et des garde-corps de fer forgé. L’ordonnance classique aligne les percements d’un étage à l’autre et d’une maison à sa voisine.Chris06 — CC BY-SA 4.0

Matériaux et variantes régionales

La maison de ville épouse partout la même logique parcellaire, mais se vêt des matériaux de son terroir, de sorte que sa physionomie change d’une province à l’autre. Dans les pays calcaires du Bassin parisien, du Val de Loire et du Sud-Ouest, la pierre de taille — tuffeau tendre et blond en Touraine, calcaire plus dur ailleurs — règle des façades claires et ordonnées. Dans l’Ouest et l’Est humides, le pan de bois s’est maintenu plus longtemps, léguant aux vieilles rues leurs alignements de colombages.

Le Nord flamand offre l’une des déclinaisons les plus spectaculaires du type. Autour de la Grand-Place d’Arras, cent cinquante-cinq maisons reconstruites aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles en brique et en grès portent des pignons à volutes d’inspiration baroque flamande et s’ouvrent au rez-de-chaussée par des arcades — trois cent quarante-cinq piliers en tout — abritant un cheminement continu. L’alignement strict des étages et des corniches, imposé par le règlement d’urbanisme, unifie en un ensemble homogène des maisons pourtant toutes différentes : le type y produit la place autant que la rue.

Ailleurs, les matériaux locaux impriment leur teinte et leur grain. La meulière et le plâtre gréseux marquent les faubourgs franciliens ; le granit durcit les façades bretonnes ; la brique rouge colore le Toulousain, où la brique foraine, plate et large, dessine des façades chaudes que ponctuent des encadrements de pierre. Le schiste, l’ardoise de couverture, la tuile-canal méridionale distribuent enfin, du toit au soubassement, une géographie des textures.

Cette diversité matérielle ne doit pas masquer l’unité typologique. Qu’elle soit de tuffeau ligérien, de brique arrageoise ou de granit breton, la maison de ville reste une demeure mitoyenne, étroite et haute, tournée vers la rue par une façade ordonnancée. Le terroir en fixe la couleur et la matière ; la parcelle en commande la forme. C’est cette combinaison d’un plan constant et de vêtements régionaux qui donne aux centres anciens français leur air de famille sous l’extrême variété de leurs façades.

Rangée de maisons de la Grand-Place d’Arras à pignons courbes à volutes, façades de pierre et de brique, sur une galerie continue d’arcades au rez-de-chaussée.
Côté nord de la Grand-Place d’Arras (Pas-de-Calais) : les maisons de ville présentent des pignons courbes à volutes de tradition baroque flamande et reposent sur une galerie continue d’arcades. La façade sur rue s’aligne ici en un front homogène, propre aux places marchandes du Nord.JiriMatejicek — CC BY-SA 3.0

Maison de ville, hôtel particulier, immeuble de rapport

La maison de ville se définit d’abord par contraste avec l’hôtel particulier. Ce dernier, à partir du XVIᵉ siècle, écarte son corps de logis le plus loin possible de la rue et l’établit en retrait, au fond d’une cour, la façade arrière ouvrant sur un jardin à l’abri des nuisances : d’où la formule « entre cour et jardin ». Quand la parcelle le permet, deux ailes latérales prolongent le logis en un plan en U, fermé côté rue par un mur écran qui respecte le continuum bâti. La maison de ville, elle, ne connaît ni ce retrait ni cette cour d’honneur : elle donne de plain-pied sur la voie et n’en est séparée que par l’épaisseur de sa façade.

La frontière n’est cependant pas étanche. En cœur de ville, sous la pression foncière, l’hôtel particulier lui-même vient parfois se coller à ses voisins, au même titre qu’une maison bourgeoise, et rapatrie son logis sur le devant — hôtel « entre rue et cour » — au prix d’un plan resserré. La maison de ville cossue, à l’inverse, emprunte les atours de l’hôtel. La distinction tient moins au décor qu’à la relation à la rue et à la présence, ou non, d’une cour d’honneur en avant du logis.

En aval du type se profile l’immeuble de rapport, destiné au revenu locatif. L’architecte italien Gianfranco Caniggia a décrit le processus de plurifamiliarisation : à partir du XVIIIᵉ siècle, pour augmenter la surface des appartements et rentabiliser chaque cage d’escalier, deux maisons de ville mitoyennes ou davantage sont réunies et refondues en un véritable immeuble à plusieurs logements indépendants. Le remembrement des parcelles, la surélévation des étages et l’évolution des règlements engendrent alors, par manipulations typologiques successives, l’immeuble à développement latéral sur rue.

La maison de ville se situe ainsi au centre d’une famille de formes urbaines qu’elle relie. En amont, l’échoppe médiévale et la maison de marchand lui lèguent son plan ; latéralement, l’hôtel particulier lui oppose son retrait aristocratique ; en aval, l’immeuble de rapport la prolonge et l’absorbe. Comprendre la maison de ville, c’est saisir ce point d’équilibre entre la demeure individuelle et l’immeuble collectif, entre la parcelle et l’îlot.

Usage, société, économie de la maison de ville

La maison de ville est d’abord un instrument économique. Sa distribution verticale — réserve, boutique ou atelier au rez-de-chaussée, logis aux étages, comble de stockage sous le toit — épouse l’organisation du travail marchand et artisanal, où le lieu de production et le lieu de résidence se superposent sur une même parcelle. Le rez-de-chaussée s’ouvre largement sur la rue pour l’étal et le chaland ; l’étage noble, le plus soigné, abrite la vie familiale et la représentation ; les combles et les caves absorbent les marchandises.

Cette compacité fait de la maison de ville le support d’une société urbaine dense et stratifiée. Une même maison peut loger le maître au bel étage, ses commis et domestiques sous les combles, un artisan dans l’arrière-cour. La hauteur devient un principe de hiérarchie : à l’étage noble la clarté et les plus belles pièces ; aux niveaux supérieurs, à mesure que l’on grimpe, des logements plus modestes et moins commodes. La verticalité du bâti reproduit une verticalité sociale.

La valeur d’un front bâti tenait aussi à la représentation. « Avoir pignon sur rue » n’était pas qu’une commodité d’accès : c’était afficher son état sur l’espace public, par la largeur de sa façade, la qualité de sa pierre, la richesse de son décor. Le nombre de baies, l’ordonnance des travées, la présence d’un balcon valaient signes extérieurs d’aisance, dans une économie urbaine où la façade était le premier des capitaux symboliques.

L’intensité de l’usage a soumis ces maisons à une transformation continue. Divisées, surélevées, réunies au fil des successions et des reventes, elles ont épousé les fluctuations de la démographie et du marché foncier. Rares sont les maisons de ville anciennes parvenues intactes jusqu’à nous : la plupart portent, sous une façade d’une époque, les murs et les caves d’une autre — palimpseste bâti où se lit la longue durée de la vie citadine.

Témoins remarquables

Quelques édifices, protégés au titre des Monuments historiques, jalonnent l’histoire de la maison de ville et en fixent les états successifs. Le plus ancien est l’ancien hôtel de ville de Saint-Antonin-Noble-Val, élevé à partir de 1120, tenu pour le plus ancien édifice civil de ce type conservé en France et restauré par Viollet-le-Duc au milieu du XIXᵉ siècle. Il donne l’image d’une demeure romane à galerie sculptée, à mi-chemin de la maison privée et de la maison commune.

La maison romane de Provins, au 12 rue du Palais, illustre la maison de pierre du XIIᵉ siècle en Champagne, dans une ville de foires ; ses façades et sa toiture sont classées par arrêté du 11 octobre 1941. À Cluny, la maison Descours et ses voisines composent le plus vaste ensemble d’architecture civile romane d’Europe, dont plusieurs éléments sont classés dès 1918 et 1926.

Pour le Moyen Âge gothique, Cordes-sur-Ciel offre avec la maison du Grand Fauconnier, classée par la liste de 1875, l’un des sommets du gothique civil méridional. À Mâcon, la Maison de Bois, place du Marché-aux-Herbes, édifiée entre 1490 et 1510 et classée par décret du 2 avril 1920, montre le pan de bois urbain à son apogée décoratif : trois étages de panneaux sculptés de personnages, d’animaux familiers et fantastiques, sur un rez-de-chaussée de maçonnerie percé d’arcs en anse de panier.

Pour l’époque classique enfin, la Grand-Place d’Arras aligne cent cinquante-cinq maisons des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, à pignons à volutes et arcades continues, où le règlement d’alignement fond des maisons individuelles en un ensemble monumental. De la maison romane isolée à la place réglée, ces témoins dessinent la trajectoire d’un type parti de la parcelle pour composer, à la fin, la ville entière.

Maison d’angle à pans de bois de plusieurs étages en encorbellement, aux panneaux de bois sculptés et colonnettes, sur socle de pierre à porte en arc brisé, à Mâcon.
La Maison de Bois de Mâcon (Saône-et-Loire), place aux Herbes : sur une parcelle d’angle, les étages à pans de bois avancent en encorbellement et déploient des panneaux de bois sculptés et des colonnettes, au-dessus d’un rez-de-chaussée de pierre percé d’une porte en arc brisé. C’est l’un des témoins les plus ouvragés de la maison de ville en bois.Benjamin Smith — CC BY-SA 4.0

Postérité et valeur patrimoniale

La maison de ville est le tissu même des centres anciens, et c’est à ce titre qu’elle a nourri l’une des inventions majeures de la politique patrimoniale française : la protection non plus du seul monument isolé, mais de l’ensemble urbain. La loi du 4 août 1962, dite loi Malraux, en instituant les secteurs sauvegardés, a précisément visé ces quartiers de maisons ordinaires que la valeur d’aucune ne suffisait à classer, mais dont la cohérence faisait le prix. Le dispositif a depuis été refondu par la loi du 7 juillet 2016 au sein des sites patrimoniaux remarquables.

Cette protection d’ensemble a transformé le regard porté sur la maison de ville. Longtemps tenue pour vétuste et insalubre, promise à la démolition au nom de l’hygiène et de la circulation, elle est devenue un bien commun à conserver, restaurer et transmettre. Les façades sur rue, les toitures, les distributions, jusqu’aux devantures anciennes, relèvent désormais d’un contrôle qui vise à préserver la lecture historique de la rue plutôt que la seule qualité d’un édifice.

La maison de ville pose cependant des questions d’adaptation propres à sa forme. Étroite, profonde, souvent obscure en son cœur, distribuée verticalement par des escaliers exigus, elle se prête mal aux normes et aux attentes du confort contemporain sans intervention. Concilier la conservation de la façade et des structures anciennes avec l’habitabilité moderne, l’éclairement, les réseaux et l’accessibilité, constitue l’enjeu récurrent de sa réhabilitation en cœur de ville historique.

Reste que la maison de ville demeure, par sa densité et sa mitoyenneté, un modèle d’urbanité que redécouvrent aujourd’hui les tenants d’une ville compacte. Là où le XXᵉ siècle avait exalté le pavillon isolé et la barre collective, la maison de ville rappelle une troisième voie : l’habitat individuel serré, en rangs continus, formant rue et place. Ce qui fut la contrainte d’une parcelle étroite se relit désormais comme une leçon d’économie du sol et de fabrique de la ville.

Édifices de référence

  • Ancien hôtel de ville (maison romane)

    Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne) · à partir de 1120 (fin du XIᵉ - XIIᵉ siècle)

    classé au titre des Monuments historiques (liste de 1846) ; restauré par Viollet-le-Duc, 1846-1853

  • Maison romane, dite maison Descours

    Cluny (Saône-et-Loire) · XIIᵉ siècle

    classé au titre des Monuments historiques par arrêté du 26 novembre 1918

  • Maison romane (musée de Provins)

    Provins (Seine-et-Marne) · XIIᵉ siècle

    façades et toiture classées au titre des Monuments historiques par arrêté du 11 octobre 1941

  • Maison du Grand Fauconnier

    Cordes-sur-Ciel (Tarn) · XIVᵉ siècle (façade fin XIIIᵉ siècle)

    classé au titre des Monuments historiques (liste de 1875)

  • Immeuble dit La Maison de Bois

    Mâcon (Saône-et-Loire) · vers 1490-1510 (XVᵉ-XVIᵉ siècle)

    façades et toitures classées au titre des Monuments historiques par décret du 2 avril 1920

  • Maisons de la Grand-Place et de la place des Héros

    Arras (Pas-de-Calais) · XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle

    ensemble urbain de 155 maisons à pignons à volutes et arcades ; site patrimonial remarquable

À la vente chez Groupe Mercure

Quelques biens de ce type figurant dans nos sélections.

Sources (9)
  • Maison romane, dite maison Descours, à Cluny — notice Mérimée PA00113238

    Ministère de la Culture

    Protection Monuments HistoriquesPlateforme ouverte du patrimoine (POP) / base MériméeConsulter
  • Ancien hôtel de ville à Saint-Antonin-Noble-Val — notice Mérimée PA00095869

    Ministère de la Culture

    Protection Monuments HistoriquesPlateforme ouverte du patrimoine (POP) / base MériméeConsulter
  • Maison du Grand Fauconnier à Cordes-sur-Ciel — notice Mérimée PA00095535

    Ministère de la Culture

    Protection Monuments HistoriquesPlateforme ouverte du patrimoine (POP) / base MériméeConsulter
  • Immeuble dit La Maison de Bois, à Mâcon — notice Mérimée PA00113328

    Ministère de la Culture

    Protection Monuments HistoriquesPlateforme ouverte du patrimoine (POP) / base MériméeConsulter
  • La maison médiévale urbaine

    Bibliothèque nationale de France

    Source institutionnelleBibliothèque nationale de France (Passerelles)Consulter
  • Ville (étymologie et histoire du mot)

    CNRTL

    Dictionnaire raisonnéCentre national de ressources textuelles et lexicalesConsulter
  • La construction en pan de bois — glossaire

    Presses universitaires François-Rabelais

    Ouvrage de référencePresses universitaires François-Rabelais / OpenEditionConsulter
  • La maison médiévale urbaine en France : état de la recherche

    Bulletin monumental

    ArticleSociété française d’archéologie / Persée1995Consulter
  • Maison de ville

    Wikipédia

    ArticleWikipédiaConsulter
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Mis à jour : 17/07/2026