Territoires & paysages

Le faubourg

fors-bourg · barrière · hors-les-murs · banlieue ancienne

Le mot dit son origine : « fors bourg », le bourg d’en dehors. Là où l’enceinte s’arrêtait commençait la ville tolérée — auberges, tanneries, couvents, puis usines. Paris a annexé les siens le 1ᵉʳ janvier 1860.

Façade continue d’immeubles bas le long de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, à Paris, voitures stationnées au pied des façades
La rue du Faubourg-Saint-Antoine : un bâti continu, modeste et bas, aligné sur la route qui sortait de la ville.Poulpy — CC BY-SA 3.0

Le faubourg est le quartier né au-delà d’une porte de ville, le long de la route qui en part, hors du périmètre de l’enceinte et souvent hors de sa juridiction. Sa forme est linéaire : une rue unique, prolongement de la voie intérieure, bordée d’un bâti continu qui s’effiloche à mesure qu’il s’éloigne, avec de longues parcelles en profondeur ouvrant sur des cours, des ateliers et des jardins. Ce statut d’extériorité en a fait un lieu à part. On y reléguait les activités interdites dans les murs — tanneries, abattoirs, tuileries, cimetières, hôpitaux d’isolement — et l’on y installait ce qui vivait du passage : auberges, relais, marchés aux bestiaux, entrepôts. Comme les taxes d’entrée s’y percevaient à la porte, le faubourg offrait aussi le vin et le logement à meilleur compte, ce qui explique ses guinguettes. La révolution industrielle en a fait le lieu de l’usine, et l’extension des villes les a peu à peu absorbés.

Fors le bourg

L’étymologie du mot en dit long. La forme ancienne est forsbourc, composée de l’adverbe fors — « hors de », du latin foris — et de bourg : le quartier situé en dehors du bourg. Le Trésor de la langue française enregistre l’altération de fors en faux par attraction paronymique, sans doute au XVᵉ siècle, qui a donné la graphie moderne et l’idée fausse d’un « faux bourg ».

Le mot latin médiéval correspondant, suburbium, a donné l’anglais suburb et le français savant suburbain. Mais le faubourg français n’est pas la banlieue : il touche la ville, il en prolonge une rue, il en dépend économiquement, alors que la banlieue — le territoire soumis au ban, à un rayon d’une lieue — est un espace juridique plus vaste et discontinu. Cette différence de nature explique que les faubourgs aient été absorbés par les villes, quand les banlieues ont formé des communes.

Ce que la ville met dehors

L’enceinte trie les activités. Restent dedans le commerce de détail, l’artisanat propre, les métiers de luxe ; passent dehors les industries de l’eau sale et du feu — tanneries et mégisseries qui empuantissent les rivières, tuileries et fours à chaux qui font le risque d’incendie, abattoirs et équarrissages, moulins à foulon. On y relègue aussi ce qui touche à la mort et à la maladie : cimetières hors les murs, léproseries, hôpitaux d’isolement, et jusqu’aux gibets, plantés au bord des routes.

S’y ajoute tout ce qui vit du seuil. Les auberges et les relais de poste s’installent devant la porte, pour les voyageurs arrivés après la fermeture ; les marchés aux bestiaux et aux fourrages, qui demandent de la place et salissent, se tiennent sur les places de faubourg ; les grands couvents mendiants du XIIIᵉ siècle, à qui la ville dense n’offrait plus de terrain, bâtissent dehors leurs vastes enclos. Le faubourg médiéval est ainsi un condensé de tout ce que la ville rejette et de tout ce dont elle dépend.

La barrière et l’octroi

La porte de ville est un bureau de perception. L’octroi, taxe communale sur les marchandises entrantes — vin, bois, charbon, viande, matériaux —, se prélève à la barrière, et cette frontière fiscale gouverne la vie du faubourg. Le vin y coûtant moins cher qu’en ville, les cabarets et les guinguettes s’y multiplient, et l’on sort de Paris ou de Lyon le dimanche pour boire au tarif du dehors.

Paris a donné à cette frontière une architecture. Le mur des Fermiers généraux, élevé de 1784 à 1790 pour rendre la perception étanche, est jalonné de cinquante-cinq bureaux d’octroi — portés ensuite à une soixantaine — que Claude-Nicolas Ledoux dessine comme autant de temples, de rotondes et de propylées — quatre subsistent, à la Villette, à Denfert-Rochereau, au parc Monceau et à la place de la Nation. Le mur fut détesté au point d’entrer dans le vers : « le mur murant Paris rend Paris murmurant ». Sa ligne est aujourd’hui celle des boulevards extérieurs et du métro aérien.

Le pavillon d’octroi de la barrière d’Enfer, place Denfert-Rochereau à Paris : façade néoclassique à colonnade
Une barrière du mur des Fermiers généraux, dessinée par Ledoux entre 1784 et 1790 : la frontière fiscale traitée en architecture de temple.Coyau — CC BY-SA 3.0

Le faubourg noble

Tous les faubourgs ne sont pas populaires. Quand la ville dense n’offre plus de terrain aux grandes demeures, l’aristocratie va bâtir dehors, là où l’on peut déployer un hôtel particulier entre cour et jardin. Le faubourg Saint-Germain, loti à partir de la fin du XVIIᵉ siècle sur les terrains de l’abbaye et du Pré-aux-Clercs, devient en un demi-siècle le quartier le plus noble de Paris, avec l’hôtel de Matignon, l’hôtel de Salm et l’hôtel de Biron.

Le mécanisme est le même à Bordeaux avec les Chartrons, à Nancy avec la Ville-Neuve, à Lyon avec Bellecour : le terrain disponible et bon marché, la possibilité d’un plan régulier, l’air et l’eau. Ces faubourgs aristocratiques ont légué aux villes leurs plus beaux ensembles du XVIIIᵉ siècle, et souvent leurs quartiers administratifs — les ministères français occupent aujourd’hui les hôtels du faubourg Saint-Germain.

Façade sur jardin de l’hôtel de Matignon à Paris : fronton sculpté, balcon à balustrade de fer forgé doré, portes-fenêtres à petits carreaux
L’hôtel de Matignon, au faubourg Saint-Germain : c’est dehors que l’aristocratie a trouvé le terrain d’un hôtel entre cour et jardin.Guilhem Vellut from Paris, France — CC BY 2.0

Le faubourg de métier

D’autres faubourgs se sont spécialisés dans un métier, protégés par une franchise. Le faubourg Saint-Antoine, à Paris, relevait de l’abbaye du même nom, dont les privilèges dispensaient les artisans des règles des corporations parisiennes : on y travaillait sans maîtrise, avec des bois et des techniques que les jurandes interdisaient. Il en est sorti l’ébénisterie française du XVIIIᵉ siècle et une organisation urbaine singulière — de longues cours perpendiculaires à la rue, bordées d’ateliers en enfilade, desservies par des passages couverts.

Ce parcellaire en lanière, hérité des jardins maraîchers découpés au XVIIᵉ siècle, est aujourd’hui le principal enjeu patrimonial de ces quartiers : les cours artisanales, de faible valeur individuelle, forment un système dont la valeur est collective. Leur transformation en logements ou en bureaux se fait souvent au prix de la fermeture des passages, et la protection au titre des sites patrimoniaux remarquables reste l’outil le plus adapté pour tenir la trame plutôt que les édifices.

Cour intérieure du 33 rue du Faubourg-Saint-Antoine à Paris, façade de pierre couverte de rosier grimpant et de glycine
Une cour du faubourg Saint-Antoine : ces lanières perpendiculaires à la rue, bordées d’ateliers, sont ce qui reste de l’ébénisterie franchisée.Poulpy — CC BY-SA 3.0

Le faubourg d’usine

Le XIXᵉ siècle change l’échelle. L’usine réclame de l’espace, de l’eau et le chemin de fer : elle s’installe au faubourg, et le logement ouvrier la suit. Autour de Lille, de Roubaix, de Saint-Étienne, de Mulhouse, les faubourgs se densifient d’ateliers, de maisons de ville en bandes et de courées, et la population y dépasse rapidement celle de l’intra-muros.

Les villes réagissent en annexant. Paris absorbe le 1ᵉʳ janvier 1860 la totalité des communes situées entre le mur des Fermiers généraux et l’enceinte de Thiers — Montmartre, Belleville, Vaugirard, Grenelle, Passy, Auteuil, La Villette et les autres —, passant de douze à vingt arrondissements sous l’administration du baron Haussmann. Lyon, Marseille, Bordeaux et Toulouse procèdent de même à quelques décennies près. Le faubourg cesse alors d’être extérieur, sans cesser d’être différent.

Ce que vaut un faubourg

Le tissu de faubourg garde une valeur patrimoniale que sa réputation modeste a longtemps masquée. Sa profondeur de parcelle donne des maisons avec cour et jardin à quelques minutes d’un centre-ville, configuration devenue rare ; ses anciens ateliers offrent des volumes d’un seul tenant, éclairés en shed ou par de hautes verrières ; ses immeubles de rapport du XIXᵉ siècle, plus simples que ceux des boulevards, conservent souvent leurs distributions d’origine.

Deux héritages du passé industriel se paient au moment d’acheter. Le passé industriel, d’abord : une ancienne teinturerie, une fonderie, un dépôt de charbon peuvent avoir laissé des sols pollués, et l’étude des sols relève des diagnostics à demander. Le statut des cours, ensuite : dans les faubourgs artisanaux, la cour commune, les passages et les réseaux relèvent fréquemment d’une indivision ancienne ou d’un faisceau de servitudes mal titrées, dont le démêlement conditionne tout projet.

Édifices de référence

  • Barrière d’Enfer, mur des Fermiers généraux

    Paris (place Denfert-Rochereau) · 1784-1790

    Pavillons d’octroi de Claude-Nicolas Ledoux, classés monument historique

  • Faubourg Saint-Antoine

    Paris (XIᵉ et XIIᵉ arrondissements) · XVIIᵉ-XIXᵉ siècle

    Faubourg d’ébénisterie ; trame de cours et de passages protégée au titre du plan local d’urbanisme

Sources (3)
  • Barrière d’Enfer — notice PA00086668

    Base Mérimée

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture (POP)Consulter
  • FAUBOURG : définition et étymologie

    Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

    Dictionnaire raisonnéCNRS / ATILFConsulter
  • OCTROI : définition

    Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

    Dictionnaire raisonnéCNRS / ATILFConsulter
hors-les-mursoctroibarrièrefaubourg Saint-Germainfaubourg Saint-Antoineannexion de 1860

Mis à jour : 29/07/2026