Territoires & paysages

La ville neuve

ville de fondation · villefranche · sauveté · castelnau · ville nouvelle

Fonder une ville, c’est signer un contrat : une charte de franchises, un arpenteur, des lots égaux. La France en a créé par centaines, des sauvetés du XIᵉ siècle aux neuf villes nouvelles décidées en 1965.

La place centrale à couverts de Monpazier : maisons à arcades de pierre sur trois côtés, tour de guet à l’angle
Monpazier (Dordogne), fondée en 1284 : la place à couverts occupe le centre du damier, et le marché s’y tient à l’abri.Birasuegi — CC BY-SA 4.0

La ville neuve est une agglomération créée d’un acte volontaire, à une date connue, sur un terrain qui n’en portait pas — par opposition aux villes de croissance lente, agrégées autour d’un noyau ancien. Trois éléments la caractérisent : un acte de fondation qui nomme l’autorité fondatrice, un arpentage qui découpe le sol en lots réguliers avant toute construction, et une charte qui accorde aux futurs habitants des libertés destinées à les attirer. Le phénomène traverse toute l’histoire française. Les sauvetés et les castelnaux du XIᵉ siècle, les villefranches et les bastides du Sud-Ouest aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, les fondations royales de Saint Louis à Louis XIV, les villes d’arsenal et de manufacture, les cités reconstruites après 1918 et 1945, enfin les villes nouvelles de la planification d’État en relèvent également. La forme change ; le geste reste le même — décider une ville avant qu’elle existe.

Le geste de fonder

Une ville de fondation se reconnaît à ce que son plan précède ses habitants. L’autorité fondatrice — un roi, un comte, un abbé, un État — fait lever le terrain, fixe l’emprise de la place et des rues, découpe les lots à la corde et les distribue par tirage ou par contrat. Le lot type est calibré : une façade de huit à dix mètres, une profondeur de vingt à trente, un fond de parcelle donnant sur une ruelle de service. Cette régularité, qui saute aux yeux sur un cadastre, est la signature la plus sûre de la fondation.

Le second instrument est juridique. Nul ne quitte sa terre sans y trouver avantage : la charte de coutumes affranchit les habitants des servitudes seigneuriales les plus lourdes, garantit la propriété du lot au bout d’un délai de construction, fixe les tarifs du marché et les peines de justice. Le nom même des fondations le proclame — Villefranche, Villeneuve, Sauveterre, La Bastide, Bourgneuf. Une ville neuve est une opération de peuplement autant qu’un projet d’urbanisme.

Sauvetés, castelnaux, villefranches

Les plus anciennes fondations médiévales sont religieuses. Aux XIᵉ et XIIᵉ siècles, l’Église, cherchant à limiter la violence privée, délimite autour d’un sanctuaire un espace d’asile borné de croix : la sauveté, où quiconque se réfugie est protégé. Le lieu attire des habitants, se peuple, se dote d’un marché, et devient une ville — Sauveterre-de-Béarn, Sauveterre-de-Guyenne, La Sauvetat gardent le mot dans leur nom.

Le castelnau procède de la même logique sous autorité laïque : un seigneur fonde un bourg neuf au pied de son château, y attire des tenanciers par des franchises, et l’ensemble prend le nom de « château neuf » — Castelnau, Castelnaudary, Châteauneuf. Les villefranches et villeneuves, plus tardives, sont des créations princières ou royales explicitement fondées sur l’exemption fiscale. Les trois familles se recoupent, et un même lieu porte parfois deux de ces origines.

Le moment des bastides

Le Sud-Ouest a poussé la fondation à un degré d’intensité sans équivalent en Europe. Entre 1222 et 1373, plus de trois cents bastides sont créées en Aquitaine, en Gascogne, en Languedoc et en Périgord, par contrat de paréage entre un pouvoir — comte de Toulouse, roi de France, roi d’Angleterre duc d’Aquitaine — et un seigneur ou une abbaye qui apporte la terre.

La fondation de Montauban par Alphonse Jourdain en 1144 est souvent retenue comme l’ouverture de la série, et Monpazier, fondée en 1284 par Édouard Iᵉʳ d’Angleterre, en reste l’archétype conservé : damier de rues, place à couverts, îlots séparés par des andrones pare-feu. Le détail de ce phénomène — paréage, plan, charte, matériaux — fait l’objet d’une entrée à part entière, à laquelle on renverra le lecteur ; ce qui importe ici est qu’il constitue le sommet quantitatif de la ville neuve française.

Monpazier au niveau de la rue : deux tours-portes de pierre encadrant une rue bordée d’arcades commerçantes
La rue de Monpazier garde la largeur qu’on lui a donnée en 1284, et les tours-portes marquent l’entrée du lotissement d’origine.MOSSOT — CC BY-SA 3.0

Les fondations du pouvoir royal

La monarchie a fondé des villes pour des raisons d’État. Aigues-Mortes, voulue par Saint Louis dans les années 1240 pour donner au royaume un port d’embarquement en Méditerranée, présente un plan orthogonal enfermé dans une enceinte rectangulaire achevée à la fin du XIIIᵉ siècle. Villeneuve-lès-Avignon lui répond de l’autre côté du Rhône, tête de pont française face à la papauté.

L’âge classique multiplie les créations. Richelieu, dans l’Indre-et-Loire, est bâtie de 1631 à 1642 sur les plans de Jacques Lemercier pour accompagner le château du cardinal : deux portes, une grande rue, vingt-huit hôtels identiques, un rectangle parfait de sept cents mètres sur quatre cents. Rochefort naît en 1666 d’un arsenal, Lorient et Sète la même décennie d’un port de commerce, Versailles d’une cour. Chacune applique la même méthode : plan préalable, servitudes de façade imposées aux acquéreurs, distribution des lots contre obligation de bâtir dans un délai.

Reconstruire, c’est refonder

Une ville détruite offre l’occasion — ou l’obligation — d’une refondation. Après 1918, les villes du front, Arras, Reims, Lens, Soissons, sont relevées sur des plans d’alignement corrigés, souvent avec un vocabulaire régionaliste qui restitue une identité perdue. Après 1945, le débat se déplace : reconstruire à l’identique ou saisir l’occasion d’un plan neuf.

Le Havre, rasé à quatre-vingts pour cent en septembre 1944, tranche pour le plan neuf. Auguste Perret et son atelier y bâtissent de 1945 à 1964 un centre entier sur trame de six mètres vingt-quatre, en béton armé assumé, avec un module d’îlot ouvert et des façades ordonnancées. L’ensemble a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 2005, première reconnaissance internationale d’une reconstruction d’après-guerre. Royan, Saint-Dié, Maubeuge relèvent de la même famille, et ces centres, longtemps mal-aimés, entrent aujourd’hui dans le champ patrimonial.

Le Havre vu des hauteurs : le clocher-tour de l’hôtel de ville et la tour-lanterne de l’église Saint-Joseph, entre eux les immeubles de béton de la reconstruction
Le Havre, rasé en 1944 et rebâti par Auguste Perret de 1945 à 1964 sur une trame de six mètres vingt-quatre : une refondation, inscrite au patrimoine mondial en 2005.Grdela — CC BY-SA 3.0

Les villes nouvelles de 1965

La dernière vague est planificatrice. Le schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne, présenté en juin 1965 par Paul Delouvrier, propose de canaliser la croissance francilienne dans des centres neufs plutôt que de la laisser s’étaler. Neuf villes nouvelles seront finalement créées, dont cinq en Île-de-France — Cergy-Pontoise, Évry, Marne-la-Vallée, Melun-Sénart, Saint-Quentin-en-Yvelines — et quatre en province, près de Rouen, de Lille, de Marseille et de Lyon.

Elles empruntent au modèle britannique des new towns d’après-guerre l’idée d’une agglomération complète, dotée d’emplois et d’équipements, plutôt que d’une cité-dortoir. Leur bilan reste discuté, mais leur intérêt patrimonial commence à s’imposer : la préfecture de Cergy-Pontoise, l’Arche de Marne-la-Vallée, les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill à Noisy-le-Grand relèvent d’une architecture contemporaine qui a désormais son âge d’étude — et parfois sa protection.

Reconnaître une ville de fondation

Quatre indices se lisent sur un plan sans aucune archive. Le tracé d’abord : rues rectilignes se coupant à angle droit, îlots de dimensions répétées, périmètre géométrique — rectangle, ovale, octogone — qui contraste avec le tracé organique des villes de croissance. Le parcellaire ensuite : des lanières de largeur égale, alignées, dont les dimensions se retrouvent d’un îlot à l’autre.

La place, troisième indice, occupe une position centrale et une surface hors de proportion avec la taille du lieu, souvent bordée de couverts. Le quatrième est négatif : la ville neuve n’a pas de faubourg médiéval, pas d’église antérieure à sa date, pas de château intégré au tissu, et son église est fréquemment reléguée en bordure, car la place appartient au marché. Le toponyme confirme d’ordinaire le diagnostic, et l’acte de fondation, quand il subsiste, en donne la date exacte.

Édifices de référence

  • Monpazier

    Monpazier (Dordogne) · fondée en 1284

    Bastide fondée par Édouard Iᵉʳ d’Angleterre ; archétype conservé du plan en damier

  • Ville de Richelieu

    Richelieu (Indre-et-Loire) · 1631-1642

    Ville close bâtie d’un seul projet sur les plans de Jacques Lemercier

  • Le Havre, centre reconstruit par Auguste Perret

    Le Havre (Seine-Maritime) · 1945-1964

    Inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 2005

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Sources (4)
  • Le Havre, la ville reconstruite par Auguste Perret — patrimoine mondial

    Source institutionnelleUNESCO2005Consulter
  • SAUVETÉ : définition

    Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

    Dictionnaire raisonnéCNRS / ATILFConsulter
  • Villes neuves de l’Aquitaine médiévale

    Ouvrage de référencePresses universitaires Blaise-PascalConsulter
  • Politique des villes nouvelles françaises

    ArticleWikipédiaConsulter
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Mis à jour : 29/07/2026