Matériaux & savoir-faire

Le zinc

couverture de zinc · zinguerie

Métal de couverture léger et malléable, le zinc a coiffé Paris au Second Empire et donné aux toits haussmanniens leur nappe gris-bleu, avant que le savoir-faire des couvreurs-zingueurs parisiens n’entre au patrimoine mondial.

Toits de Paris couverts de neige, chaque immeuble coiffé de sa nappe grise, peinture de Gustave Caillebotte
« Vue de toits (Effet de neige) », de Gustave Caillebotte (1878) : la nappe de zinc, ici blanchie, coiffe le Paris haussmannien.Gustave Caillebotte — Public domain

Le zinc est un métal blanc-bleuté tiré de minerais sulfurés, la blende, ou carbonatés, la calamine, dont la métallurgie industrielle naît en Belgique au début du XIXᵉ siècle. Laminé en feuilles minces, il se plie et se soude sans se rompre, ce qui en a fait le matériau de couverture des toits brisés parisiens à partir des années 1850. Exposé à l’air, il se couvre d’une patine de carbonate basique, dense et imperméable, qui le protège et lui donne sa teinte gris-bleu durable. On l’emploie pour les versants des combles, mais aussi pour les noues, les chéneaux, les lucarnes, les épis et les ornements de toiture.

Le métal qui a coiffé Paris

Vue des hauteurs de Montmartre ou de la butte des Buttes-Chaumont, Paris offre une nappe continue d’un gris tendre qui vire au bleu sous la pluie, au blanc mat sous le soleil. Cette couleur n’est pas celle d’une pierre : c’est celle du zinc, métal léger étalé en longues feuilles sur les toits des immeubles de rapport. Près de quatre toits parisiens sur cinq en sont couverts, au point que la silhouette même de la capitale se confond avec la sienne.

Le zinc n’a pourtant coiffé Paris que tardivement, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Avant lui régnaient l’ardoise et la tuile plate, plus lourdes et moins souples. Il a fallu deux conditions pour qu’il s’impose : que l’on sache le laminer en feuilles minces et régulières, et que la ville se reconstruise à grande échelle. Ces deux histoires se sont rejointes sous le Second Empire, et de leur rencontre est né un métier resté profondément parisien, celui du couvreur-zingueur.

Comprendre le zinc, c’est donc suivre un métal de la mine à la crête des toits : depuis les gisements de blende jusqu’aux épis et aux lucarnes qui hérissent les combles, en passant par les fonderies belges qui l’ont rendu disponible en abondance.

De la blende au métal blanc

Le zinc n’existe pas à l’état natif : on le tire de ses minerais. Le principal est la sphalérite, ou blende, un sulfure de zinc qui fournit aujourd’hui la quasi-totalité de la production minière et s’accompagne souvent de plomb. À la surface des gisements, l’altération transforme ce sulfure en carbonate, la smithsonite, et en silicate, l’hémimorphite, que l’on regroupait autrefois sous le nom de calamine. La France a connu ses foyers d’extraction, notamment à Saint-Salvy-de-la-Balme dans le Tarn et dans les Cévennes minières, autour de La Grand-Combe.

Réduire ces minerais en métal fut longtemps un obstacle. Le zinc se volatilise à une température inférieure à celle qui achève sa réduction, si bien qu’il s’échappe en fumées avant d’être recueilli. La métallurgie européenne ne surmonte cette difficulté qu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, à partir de la calamine. C’est le chimiste liégeois Jean-Jacques Dony qui met au point un procédé industriel : un décret impérial du 24 mars 1806 lui accorde la concession de la mine de Moresnet, il ouvre une usine dans le quartier Saint-Léonard de Liège en 1809 et obtient un brevet en janvier 1810.

Restait à donner au métal la forme utile à la couverture. Le zinc coulé est cassant ; mais laminé à chaud entre des cylindres, il se transforme en feuilles minces, souples et régulières, que l’on peut plier, agrafer et souder. C’est cette découverte du laminage, jointe à celle de Dony, qui fait du zinc un matériau de bâtiment. Le mot lui-même, emprunté à l’allemand Zink, est attesté en français dès 1666 avant de se fixer dans sa graphie actuelle au XVIIIᵉ siècle.

Cristaux de sphalérite, minerai sulfuré brun-noir dont on extrait le zinc
La blende, ou sphalérite : le minerai sulfuré d’où l’industrie tire le zinc depuis le XIXᵉ siècle.Solid State — Public domain

La conquête des toits

L’essor du zinc de construction porte un nom : la Société des mines et fonderies de zinc de la Vieille-Montagne, fondée en 1837 autour du gisement de Moresnet, à la frontière belgo-allemande. Son laminé trouve dans la toiture un débouché considérable. La production suit une courbe vertigineuse : de quelques milliers de tonnes au départ, elle passe à près de 6 000 tonnes en 1845, 18 000 en 1855, et l’entreprise exploitera en 1912 la plus grande usine de zinc du monde, capable de 40 000 tonnes par an. Devenue plus tard Union Minière puis Umicore, la Vieille-Montagne a fourni le métal des toits de Paris comme de Bruxelles.

Car c’est à Paris que le zinc trouve son grand théâtre. Au milieu du XIXᵉ siècle, Napoléon III confie au préfet Haussmann la refonte de la ville. Les nouveaux immeubles de rapport, alignés le long des percées, réclament une couverture légère, économique et rapide à poser sur des dizaines de milliers de toits. Le zinc réunit ces qualités. Sa malléabilité épouse la forme du comble à la Mansart, où un brisis très pentu se raccorde à un terrasson presque plat : là où l’ardoise couvre le brisis, le zinc excelle sur le terrasson et sur toutes les parties délicates.

De cette généralisation naît, sous le Second Empire, le métier de couvreur-zingueur. Poser le zinc suppose des gestes propres : découper la feuille, la plier, façonner les joints qui la rendent étanche sans clou apparent. La technique dite du joint debout, documentée dès le XIXᵉ siècle, assemble les feuilles par un double pli relevé et reste la signature des toits haussmanniens ; la pose à tasseaux, sur baguettes de bois, donne des nervures plus saillantes et plus traditionnelles.

Rue parisienne bordée d’immeubles haussmanniens aux combles mansardés sombres coiffés de zinc
Le zinc et Haussmann : léger et bon marché, le métal permet le comble brisé qui gagne un étage sur la rue.Vania Teofilo — CC BY-SA 3.0

Reconnaître le zinc

Sur un toit, le zinc se distingue d’abord par sa couleur. Neuf, il est brillant, presque argenté ; en quelques années, il se matifie et prend une teinte gris-bleu mate et profonde qui ne change plus guère. Cette évolution n’est pas une usure mais une protection. Le métal réagit d’abord avec l’air pour former une couche d’oxyde, puis, sous l’action du gaz carbonique et de l’eau, un carbonate basique de zinc, dense et imperméable, qui isole le métal sous-jacent. C’est cette patine qui explique la longévité du zinc, souvent comprise entre soixante et cent ans.

La confusion la plus fréquente est celle du zinc avec les deux autres métaux de couverture. Le plomb, employé de longue date sur les édifices majeurs, est plus lourd, plus sombre et se déforme sous son propre poids ; on le réserve aux ouvrages ponctuels, faîtages et raccords. Le cuivre, lui, se reconnaît sans peine à sa patine : rouge à la pose, il verdit franchement en vieillissant, tandis que le zinc reste gris. Les toits de Paris jouent souvent des trois, le zinc pour les grandes surfaces, le plomb et le cuivre pour les points d’exception.

L’œil averti lit aussi la mise en œuvre. Les longues bandes verticales séparées par des joints relevés fins signent le joint debout, typique des combles parisiens ; des nervures plus larges et régulières trahissent la pose à tasseaux. Aux angles rentrants, les noues canalisent l’eau ; en bas de pente, les chéneaux et les gouttières la recueillent. Toutes ces pièces, façonnées sur mesure, appartiennent au même métal et au même métier.

De Paris aux villes d’eaux

Le zinc reste avant tout un matériau urbain, et sa capitale est Paris. C’est là qu’il a été pensé et perfectionné, là qu’il couvre la masse des immeubles du XIXᵉ siècle, et là qu’il a fixé son image. Mais toutes les grandes villes reconstruites à la même époque en ont adopté l’usage, de Lyon à Bruxelles, partout où l’on éleva des immeubles à comble brisé et versants de métal.

Le métal gagne aussi les rivages. Sur les côtes de Normandie, les villas balnéaires de la Belle Époque et du régionalisme exploitent la souplesse du zinc pour multiplier les jeux de toiture : croupes, épis, crêtes découpées. Les stations de Cabourg, Houlgate ou Trouville en offrent de riches exemples, où le zinc dialogue avec la tuile plate, le bois et la brique polychrome. Là, le métal n’est plus seulement couverture : il devient parure.

C’est cette double vocation qui distingue le zinc des autres matériaux de toit. L’ardoise et la tuile posent une nappe régulière ; le zinc, parce qu’il se plie à volonté, se prête aux formes complexes et aux ornements. Il accompagne aussi bien la rigueur d’une façade haussmannienne que la fantaisie d’une villa d’Art nouveau, où Hector Guimard renouvelle le vocabulaire du métal ouvré.

Villa balnéaire normande de brique et de pierre, aux toitures ouvragées et ornements de la Belle Époque
Des toits de Paris aux villes d’eaux, le zinc habille lucarnes, crêtes et épis des villas de la Belle Époque.Reinhardhauke — CC BY-SA 3.0

Lucarnes, épis et ornements

Au-delà de la surface plane des versants, le zinc a nourri tout un répertoire d’ornements. Sur les combles parisiens s’étage un peuple de formes : les lucarnes qui éclairent les chambres mansardées, les œils-de-bœuf ronds, les épis de faîtage dressés à la crête, les lambrequins découpés qui bordent les rives. Toutes ces pièces sortent de l’atelier de l’ornemaniste, qui travaille la feuille de zinc à la main, l’emboutit, la repousse et l’assemble pour habiller le toit.

Le zinc a même servi la statuaire. Au XIXᵉ siècle se développe une production de « zinc d’art », étudiée par l’historienne Ophélie Ferlier : coulé dans des moules et presque toujours recouvert d’un enduit imitant le bronze, ce métal peu coûteux permet d’éditer en série figures et ornements pour les monuments publics, les jardins et les façades. Longtemps méprisé parce qu’il singeait des matériaux plus nobles, il n’en a pas moins peuplé l’architecture de son siècle.

Ce savoir-faire a reçu une consécration récente. Le 4 décembre 2024, l’UNESCO a inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité « les savoir-faire des couvreurs-zingueurs parisiens et des ornemanistes ». La restauration d’un toit haussmannien y est décrite dans le détail : dépose des pièces anciennes, mesure et découpe sur mesure à la plieuse dite parisienne, assemblage sur la couverture. Une tradition veut même que l’artisan glisse un objet sous les feuilles neuves, que d’autres couvreurs découvriront des décennies plus tard.

Le zinc et les demeures de prestige

Sur les demeures que nous accompagnons, une couverture de zinc ancienne est un élément de patrimoine à part entière. Elle porte la mémoire d’un métier vivant, distingué par l’UNESCO, et une longévité qui se compte en décennies. Un toit de zinc bien conduit, à la patine homogène, peut avoir déjà traversé un siècle et en promettre encore : c’est un actif qui se lit d’emblée, depuis la rue, dans la ligne du comble.

Cette valeur appelle une attention particulière, notamment sur les édifices protégés. La règle des architectes du patrimoine y est constante : un toit de zinc se restaure en zinc, comme un toit d’ardoise se refait en ardoise. Les Monuments historiques et les abords examinent la conformité des matériaux et des techniques, et la présence de couvertures d’origine, avec leurs lucarnes et leurs ornements, compte parmi les qualités d’un hôtel particulier ou d’un immeuble ancien.

Reconnaître un beau zinc sur une demeure urbaine ou une villa balnéaire, c’est lire l’une des lignes de son blason : celle du toit, la plus visible et la plus fragile. Sous le ciel changeant de Paris ou des côtes, le gris-bleu du zinc reste l’un des signes les plus sûrs d’une architecture soignée du XIXᵉ siècle, et de la main des couvreurs qui l’ont façonnée.

Édifices de référence

  • Gare du Nord

    Paris (10ᵉ arrondissement) · XIXᵉ siècle

    Inscrite au titre des Monuments historiques par arrêté du 15 janvier 1975 ; PA00086492. Édifice de Jacques-Ignace Hittorff (1861-1865), architecture métallique aux vastes couvertures de zinc.

  • Palais Garnier (Opéra national de Paris)

    Paris (9ᵉ arrondissement) · XIXᵉ siècle

    Classé au titre des Monuments historiques en 1923. Œuvre de Charles Garnier (1861-1875) : coupoles des pavillons et couvertures en zinc, coupole centrale en cuivre.

  • Castel Béranger

    Paris (16ᵉ arrondissement) · XIXᵉ siècle

    Classé au titre des Monuments historiques le 31 juillet 1992 ; PA00086687. Immeuble Art nouveau d’Hector Guimard (1895-1898), où le métal ouvré gagne les toitures et les ornements.

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Quelques biens employant ce matériau figurant dans nos sélections.

Sources (6)
  • Gare du Nord — notice Mérimée PA00086492

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture, base Mérimée / POPConsulter
  • Le zinc : revue de l’offre mondiale en 2021 (BRGM/RP-69633-FR)

    Source institutionnelleBRGM / MineralInfo2021Consulter
  • Les savoir-faire des couvreurs-zingueurs parisiens et des ornemanistes (dossier 02105)

    Source institutionnelleUNESCO — Patrimoine culturel immatériel de l’humanité2024Consulter
  • ZINC : Étymologie de ZINC

    Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

    Dictionnaire raisonnéCNRTLConsulter
  • Société des mines et fonderies de zinc de la Vieille-Montagne

    ArticleWikipédiaConsulter
  • La sculpture monumentale en zinc

    Ophélie Ferlier

    ArticleHistoire de l’art, n° 57 (p. 93-104)2005Consulter
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Mis à jour : 15/07/2026