Époques
L’éclectisme
Doctrine architecturale dominante du XIXᵉ siècle : faute d’un style propre à l’époque, l’architecte choisit dans les répertoires du passé celui qui convient au caractère de l’édifice, gothique pour l’église, Renaissance pour la mairie, classique pour l’institution. L’Opéra de Charles Garnier en est le triomphe.

L’éclectisme n’est pas un mélange confus mais un choix raisonné : au siècle qui se croit sans style à lui, l’architecte emprunte aux époques anciennes le langage jugé le plus approprié à la fonction et au rang de l’édifice. Ce principe, que les historiens nomment convenance, associe un répertoire à un programme : le néogothique à l’église, la néo-Renaissance au château et à la mairie, le néoclassique à l’institution, le romano-byzantin à certains sanctuaires. Enseignée à l’École des beaux-arts, théorisée par César Daly, Léonce Reynaud puis Julien Guadet, la doctrine règne du Second Empire à la Belle Époque et englobe les néo-styles dans une même liberté érudite. Elle affronte, avec les rationalistes de Viollet-le-Duc, la plus vive querelle du siècle.
Le mot et la notion
Le terme éclectisme est d’abord un mot de philosophie. Dérivé du grec eklektikos, de eklegein, « choisir », il désigne l’attitude de qui retient le meilleur de doctrines diverses sans s’attacher à un seul système ; le français l’atteste dès 1755 dans l’Encyclopédie, pour nommer la secte des éclectiques de l’Antiquité. Son passage à l’architecture, au cours du XIXᵉ siècle, en conserve l’idée maîtresse : élire, parmi les styles hérités, celui qui convient.
L’usage courant confond volontiers l’éclectisme avec un historicisme indistinct — le goût du siècle pour la relecture des passés. Les deux notions se recouvrent en partie sans se confondre : l’historicisme nomme le rapport général à l’histoire des formes, l’éclectisme désigne la méthode qui, dans ce rapport, procède par choix et par combinaison. C’est une doctrine du discernement plus qu’une esthétique du pastiche.
L’équivoque à écarter d’emblée est celle du « bric-à-brac ». L’éclectisme n’est pas l’entassement décoratif que la critique postérieure lui a parfois reproché : c’est un art savant, réglé, qui suppose une connaissance érudite des répertoires et une intention précise dans leur emploi. La distinction entre le choix raisonné et l’amoncellement fortuit commande toute l’intelligence du terme.
La doctrine : un siècle sans style, un style par caractère
Le XIXᵉ siècle vit avec le sentiment aigu de n’avoir pas de style à lui. Après le néoclassicisme et l’Empire, qui prolongeaient encore la tradition antique, la question hante architectes et critiques : « dans quel style bâtir ? » La révolution industrielle, l’essor des programmes nouveaux — gares, marchés, grands magasins — et la découverte savante de tous les passés déplacent le problème. Le siècle ne trouve pas un style ; il en hérite une multitude.
La réponse éclectique tient dans une notion classique, la convenance : à chaque édifice convient le style qui s’accorde à son caractère, à sa fonction et à son rang. On ne bâtit pas une église comme une bourse, ni une mairie comme une gare. Le style cesse d’être une norme unique pour devenir un choix motivé, ajusté au sens de l’ouvrage. César Daly, le grand publiciste de l’architecture d’alors, en donne la formule célèbre : « Pour les éclectiques, le passé est un portefeuille de motifs »).
Cette liberté n’est pas licence. Le répertoire emprunté doit être maîtrisé dans sa grammaire, restitué avec exactitude, mis au service d’une composition ordonnée. Les moyens industriels — fonte, verre, grands vitrages — servent souvent une écriture qui cite le passé sans en être : la relecture se trahit dans la régularité, l’abondance du décor et l’ampleur inédite des portées. L’édifice éclectique parle une langue ancienne dans une syntaxe moderne.
L’éclectisme typologique : un répertoire par programme
L’historien Claude Mignot a proposé la distinction devenue classique entre deux régimes de l’éclectisme. Le premier, l’éclectisme typologique, fait correspondre, selon une convenance plus ou moins explicite, tel programme à tel style historique), adapté et modifié selon les besoins. Le second, l’éclectisme de synthèse, combine dans une même œuvre des principes et des motifs empruntés à des époques différentes. C’est le premier qui donne au siècle sa physionomie la plus lisible.
À chaque type d’édifice répond alors un répertoire attendu. Le néogothique — arc brisé et ogive du Moyen Âge — convient à l’église, dont il exprime la vocation spirituelle et la filiation médiévale ; la néo-Renaissance, avec ses travées ordonnées et ses lucarnes ornées, sied au château et à la mairie, symboles d’un pouvoir civil et d’une prospérité bourgeoise ; le néoclassique demeure la langue des institutions, tribunaux, académies, monuments de l’État. Certains sanctuaires adoptent le néo-roman ou le romano-byzantin, coupoles et arcs en plein cintre venus d’Orient et du haut Moyen Âge.
La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en offre l’exemple accompli : Paul Abadie, lauréat du concours de 1874, y déploie un romano-byzantin inspiré de Saint-Front de Périgueux et de Sainte-Sophie, dont la première pierre est posée le 16 juin 1875. Ce système de correspondances n’a rien de mécanique : il traduit une conviction partagée, celle que la forme doit dire la fonction, et que l’architecte lit dans l’histoire un lexique de significations autant qu’un catalogue de formes.

Le foyer doctrinal : l’École des beaux-arts et ses théoriciens
L’éclectisme a son foyer : l’École des beaux-arts de Paris, où se forme l’essentiel des architectes français du siècle. L’enseignement y repose sur l’étude des ordres, l’analyse des grands modèles et l’art de la composition ; il forme des praticiens capables de manier n’importe quel répertoire avec rigueur. La doctrine de la convenance y trouve son terrain naturel : on y apprend moins un style qu’une méthode, celle du choix éclairé.
La pensée éclectique se construit dans la presse spécialisée et les traités. César Daly (1811-1893) en est le porte-voix : sa « Revue générale de l’architecture et des travaux publics », fondée en 1840, accompagne un demi-siècle de débats et diffuse la culture savante du métier. Léonce Reynaud (1803-1880), ingénieur et professeur d’architecture à l’École polytechnique, publie de 1850 à 1858 un « Traité d’architecture » qui tient, selon l’expression consacrée, « entre rationalisme et éclectisme ».
La synthèse doctrinale vient à la fin du siècle avec Julien Guadet (1834-1908), professeur à l’École des beaux-arts. Ses « Éléments et théorie de l’architecture », cours publié de 1901 à 1904 en quatre volumes, fixent la méthode compositionnelle de l’enseignement académique et couronnent la tradition dont l’éclectisme est issu. De Daly à Guadet, la doctrine passe de la revue militante au manuel canonique.
La querelle des styles : rationalistes contre Beaux-Arts
L’éclectisme n’a pas régné sans contestation. La plus vive querelle du siècle l’oppose aux rationalistes, pour qui la beauté d’un édifice ne procède pas du style emprunté mais de la vérité de sa structure. Leur chef de file est Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), restaurateur des monuments médiévaux et théoricien de la construction, qui voit dans l’architecture gothique non un décor à imiter mais un système logique à comprendre.
Ses « Entretiens sur l’architecture », publiés en deux volumes de 1863 à 1872, exposent une méthode « radicalement opposée à celle de l’École des beaux-arts ». Pour Viollet-le-Duc, la forme doit naître des matériaux et des forces, non d’un répertoire historique choisi par convenance ; le fer, matériau du siècle, appelle une architecture neuve que le pastiche des styles interdit. L’architecte, écarté de l’École par l’hostilité du milieu académique, y jette les bases d’une pensée qui inspirera les modernes.
Le débat traverse tout le second XIXᵉ siècle : d’un côté la tradition classique des Beaux-Arts, savante et sûre de ses modèles ; de l’autre le rationalisme structurel, qui subordonne la forme à la fonction constructive. La querelle ne se tranche pas : elle nourrit l’Art nouveau, dont plusieurs maîtres se réclament de Viollet-le-Duc, et prépare de loin le mouvement moderne. L’éclectisme n’en demeure pas moins, sur le terrain, la pratique dominante.
Les grands programmes publics : l’Opéra et la ville
L’éclectisme trouve son théâtre dans les grands programmes publics du Second Empire et de la Troisième République. Son manifeste est l’Opéra de Charles Garnier (1825-1898) : un décret impérial ouvre le concours à la fin de 1860, Garnier — premier grand prix de Rome de 1848, alors inconnu — est proclamé lauréat en 1861 parmi cent soixante et onze projets, la façade est dévoilée en 1867 lors de l’Exposition universelle, et l’édifice est inauguré le 5 janvier 1875 par le maréchal de Mac-Mahon.
L’Opéra est l’éclectisme à son sommet : non un collage de citations, mais une composition continue où le marbre, l’onyx, le stuc et la mosaïque se relaient sans rupture. À l’impératrice qui s’inquiétait du style, Garnier aurait répondu « C’est du Napoléon III » — mot qui dit assez que l’éclectisme, à force de maîtrise, devient une manière neuve. Classé au titre des Monuments historiques le 16 octobre 1923, le Palais Garnier reste l’édifice le plus représentatif de l’architecture éclectique française.
Le siècle multiplie autour de lui les édifices publics de même veine : mairies et hôtels de ville aux allures de château Renaissance, palais de justice à colonnades néoclassiques, gares monumentales où le fer se cache derrière une façade historiée, grands magasins qui déploient sous des verrières une architecture de fête. Chaque programme reçoit le costume que la convenance lui assigne ; la ville du XIXᵉ siècle devient un répertoire ordonné de styles, lisible comme un langage.
L’éclectisme domestique : demeures et immeubles bourgeois
La doctrine ne gouverne pas seulement les monuments : elle façonne l’habitat de la bourgeoisie triomphante. Les villes et leurs abords se couvrent de villas et de maisons de maître qui déclinent tous les néo-styles au gré du goût et du rang du commanditaire. Une même rue peut aligner une façade néogothique, une travée néo-Renaissance et un fronton néoclassique, chacune revendiquant une référence historique comme une marque de distinction.
L’immeuble de rapport est l’autre grand champ de l’éclectisme urbain. Derrière l’ordonnance haussmannienne des façades de pierre, le décor emprunte librement aux répertoires anciens : refends, balcons de ferronnerie, encadrements moulurés, mascarons et cariatides composent une écriture cossue où l’industrie du bâtiment fournit en série les ornements. La distinction sociale se lit dans la richesse et l’abondance de ce décor autant que dans l’adresse.
Cette production domestique, longtemps tenue pour mineure, forme aujourd’hui une part immense du patrimoine bâti des XIXᵉ et début XXᵉ siècles. Elle pose au conseil une difficulté propre : le décor emprunté brouille la lecture, et une villa « de style Renaissance » n’a rien d’une demeure du XVIᵉ siècle. La datation honnête de ces demeures — leur rattachement au siècle qui les a produites — est la condition d’une évaluation juste.


La valeur patrimoniale : nommer juste
L’éclectisme impose une exigence de vocabulaire. Un édifice « de style néo-Renaissance » n’est pas un édifice Renaissance : la première expression date l’ouvrage au XIXᵉ siècle, la seconde le reporterait faussement trois siècles en arrière. Nommer juste — préciser le préfixe néo, situer la relecture — n’est pas déprécier l’œuvre : c’est en établir l’identité historique exacte et protéger l’acquéreur d’une lecture erronée.
La valeur documentaire de l’architecture éclectique tient à cette double lecture. Chaque édifice témoigne à la fois de la source qu’il cite et du siècle qui l’a citée : il renseigne sur la culture savante des architectes, sur les hiérarchies sociales de son temps, sur l’industrialisation du décor. Loin d’être un art dérivé, l’éclectisme est le langage propre d’une époque qui pensait bâtir avec l’histoire ; sa cohérence, longtemps méconnue, fait aujourd’hui l’objet d’une réévaluation patrimoniale.
Étudier l’éclectisme, c’est apprendre à lire un édifice sur deux registres : la forme empruntée et le moment de l’emprunt. La néo-Renaissance et le néogothique n’ont de sens que rapportés au XIXᵉ siècle qui les a rejoués. C’est cette rigueur de datation, plus que tout jugement de goût, qui rend justice à un patrimoine longtemps regardé de haut et désormais reconnu pour ce qu’il est : l’expression la plus complète du rapport du siècle à son passé.

Édifices de référence
Opéra Garnier (Palais Garnier)
Classé Monument historique le 16 octobre 1923
Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Paul Abadie, romano-byzantin)
Édifice cultuel emblématique de l’éclectisme religieux
Hôtel de ville de Paris (reconstruction néo-Renaissance)
Édifice public éclectique néo-Renaissance
Palais de justice et grands magasins parisiens
Grands programmes publics et commerciaux de l’éclectisme
Maisons de maître et villas éclectiques de villégiature
Habitat bourgeois déclinant les néo-styles
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (11)
Mis à jour : 20/07/2026

