Époques
La villégiature balnéaire
Phénomène qui court de la fin du XVIIIᵉ siècle à 1914, la villégiature balnéaire naît de la mode anglaise des bains de mer, gagne la France sous la Restauration et culmine à la Belle Époque : porté par le chemin de fer, il couvre les côtes de villas, de casinos, de digues et de grands hôtels, et invente une architecture de loisir tournée vers le large.

La villégiature balnéaire désigne le séjour d’agrément au bord de la mer et l’architecture qui en procède, de l’essor anglais des bains de mer à la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu’à la Grande Guerre. Recommandés d’abord par la médecine pour leur vertu tonique, les bains froids deviennent une mode aristocratique puis un art de vivre mondain, qui se distingue de la villégiature thermale, tournée vers les eaux minérales de l’intérieur. Le chemin de fer, en rapprochant le littoral des grandes villes, en fait un phénomène de masse : des stations naissent de toutes pièces, dotées de casinos, d’établissements de bains, de digues-promenades et de palaces, tandis que se multiplient les villas de bord de mer, éclectiques puis régionalistes, dont le plan et le décor sont commandés par la vue et la proximité de l’eau.
Origines : des bains anglais à la vogue française
Le mot villégiature est un emprunt à l’italien villeggiatura, le séjour à la campagne dans une villa, hérité de l’otium antique — le loisir studieux opposé aux affaires. Accolé à l’adjectif balnéaire, du latin balneum, « bain », il désigne une forme neuve de ce loisir : non plus la retraite rurale, mais le séjour au bord de la mer pour y prendre les bains. Cette précision importe, car elle sépare d’emblée la villégiature de mer de la villégiature thermale, celle des villes d’eaux de l’intérieur — Vichy, Bourbon-l’Archambault — où l’on soigne le corps par les sources minérales, et non par le flot marin.
L’usage vient d’Angleterre. Dès le milieu du XVIIIᵉ siècle, des médecins y prescrivent les bains de mer froids comme remède tonique, et la petite ville de Brighton, sur la Manche, en devient le foyer. En 1783, George, prince de Galles, s’y rend sur le conseil de ses médecins pour soigner sa goutte ; il y fait aménager une résidence d’été que l’architecte John Nash transforme à partir de 1815, dans un style indien de fantaisie, en un palais achevé vers 1823 lorsque le prince est devenu roi — le Royal Pavilion, manifeste du goût balnéaire naissant. La mode traverse bientôt le Channel, portée par l’anglomanie des élites.
La France la reçoit sous la Restauration. La Normandie, la plus proche de Paris et de l’Angleterre, en est le premier théâtre : Dieppe se dote d’un établissement de bains dès 1812, puis d’un second vers 1824. Le séjour qu’y fait la duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, à partir de 1824 et durant plusieurs étés, y attire l’aristocratie et fait de la ville la première grande station française. Le geste de cette princesse qui se baigne dans la mer — encore tenue pour hostile et dangereuse — vaut caution mondaine : il apprivoise le rivage et lance une vogue.
La duchesse n’a pourtant rien inventé. Les bains de mer préexistaient à sa venue, et Dieppe avait son établissement avant elle ; son rôle fut de populariser, non de créer. La distinction n’est pas d’érudit : elle marque que la villégiature balnéaire est d’abord un fait social — un déplacement du regard et du désir vers la côte — avant d’être un fait bâti. Les premières stations se logent d’ailleurs dans l’existant, auberges et maisons de pêcheurs, et n’élèvent leur architecture propre qu’une génération plus tard.
L’essor sous le Second Empire
C’est sous le Second Empire que la villégiature balnéaire change d’échelle, patronnée par la cour elle-même. Sur la côte basque, l’impératrice Eugénie, qui avait connu Biarritz enfant, persuade Napoléon III d’y élever une résidence d’été : la villa Eugénie, bâtie en 1854 en forme de E, hommage au prénom de la souveraine. La présence impériale, presque annuelle jusqu’en 1870, attire le gotha européen et fait d’un port de pêche une capitale mondaine ; la villa, vendue sous la Troisième République, deviendra casino puis palace sous le nom d’Hôtel du Palais.
La Normandie connaît le même embrasement. Trouville, petit village de pêcheurs révélé vers 1825-1830 par les peintres Charles Mozin et Eugène Isabey, puis par Eugène Boudin, devient dans les années 1850 le rendez-vous de la bourgeoisie parisienne ; on la proclame « reine des plages » en 1862. Sur la rive opposée de la Touques, un homme va lui opposer une rivale entièrement neuve.
En 1860, le duc de Morny, demi-frère de Napoléon III et l’un des maîtres du régime, entreprend de bâtir une station sur les marais de la côte de Grâce, en face de Trouville. Avec le médecin Joseph Oliffe, le banquier Armand Donon et l’architecte Desle-François Breney — qui dresse les plans et sera le premier maire —, il rachète quelque deux cents hectares de marais et y trace Deauville : villas, hippodrome, ligne de chemin de fer, port, casino et champ de courses sortent de terre en quatre ans, de 1860 à 1864. La ville est une création volontaire, œuvre d’un homme et d’une spéculation, achevée dans son principe avant la mort de Morny en 1865.
Deauville inaugure un modèle appelé à faire école : la station ex nihilo, conçue d’un seul dessein comme une opération immobilière, où le loisir devient une industrie. Là où Dieppe et Trouville s’étaient développées sur un bourg existant, Deauville procède du plan de lotissement, du remblai et du rail. Ce basculement — de la station spontanée à la station programmée — est l’apport propre du Second Empire à l’histoire du littoral.

Le chemin de fer, moteur du littoral
Aucune de ces stations n’aurait pris son essor sans le chemin de fer. La distance qui séparait Paris de la mer — plusieurs jours de diligence pénible — se réduit, avec le rail, à quelques heures ; le littoral entre dans le rayon du séjour bourgeois. Les compagnies l’ont compris et prolongent leurs lignes jusqu’aux plages, dont elles font des terminus de villégiature : la station suit la voie, et souvent la précède, tracée par les mêmes financiers.
Le cas le plus net est celui d’Arcachon. Les frères Émile et Isaac Pereire, banquiers proches du pouvoir et maîtres de la Compagnie du chemin de fer du Midi depuis 1852, prolongent en 1857 la ligne de Bordeaux à La Teste jusqu’au bord du bassin, et obtiennent la même année l’érection d’Arcachon en commune distincte. Le rail crée la ville : la station naît de l’intérêt bien compris d’une compagnie ferroviaire, qui achemine les curistes vers un rivage qu’elle a rendu accessible.
Ce lien entre le fer et le flot dessine une nouvelle géographie du loisir. Autour de chaque gare de bord de mer se compose un quartier de villas, un casino, une digue ; la station devient une excroissance mondaine de la métropole, sa banlieue balnéaire reliée par l’express du samedi. Le train ne se contente pas de transporter les baigneurs : il fixe le tempo saisonnier, celui des « trains de plaisir » et des retours de septembre, et impose au littoral le rythme même de la ville.
L’apogée de la Belle Époque
La Belle Époque porte la villégiature balnéaire à son sommet. Entre 1880 et 1914, les stations se dotent de l’équipement complet du loisir mondain, dont les pièces sont partout les mêmes : l’établissement de bains, où l’on se change et d’où l’on gagne le rivage en cabines roulantes ; le casino, cœur de la vie nocturne et des jeux ; la digue-promenade, front de mer maçonné où l’on se montre à l’heure du bain ; et le grand hôtel, palace de plusieurs centaines de chambres qui domine la plage.
Cabourg en offre l’image accomplie. La station, fondée en 1853 sur un plan en éventail dont toutes les rues convergent vers le front de mer, se couvre de villas dans les dernières décennies du siècle — près de quatre cents constructions entre 1881 et 1899. Elle se couronne en 1907 du Grand Hôtel de Cabourg, dont la façade longue de trois cents mètres, rythmée de bow-windows et de balcons, domine la digue. Marcel Proust y séjourne chaque été de 1907 à 1914 et en fait le « Grand Hôtel de Balbec » de la Recherche ; l’ensemble de l’hôtel, du casino et de leurs jardins est classé au titre des Monuments historiques en 2014.
Le casino cristallise l’esprit de ces stations. Il n’est pas seulement une salle de jeu : il réunit théâtre, salles de bal, terrasses et restaurants, et constitue le centre de gravité de la vie de saison. Son architecture, souvent la plus ostentatoire de la station, emprunte au vocabulaire des palais — coupoles, verrières, décors de stuc — et affiche la prospérité d’une cité vouée au plaisir. La digue qui le prolonge est une invention balnéaire à part entière : promenoir sur la mer, elle fait du bord de l’eau un salon en plein air.
Cette architecture de fête emprunte volontiers aux courants savants du temps. L’Art nouveau essaime ses ferronneries et ses céramiques dans les villas et les casinos du tournant du siècle ; après 1918, l’Art déco donnera aux stations leur seconde peau, celle des casinos géométriques et des piscines de front de mer. La villégiature balnéaire est ainsi, tout au long de son histoire, une vitrine où les styles dominants viennent se donner en spectacle, au plus près de la lumière et de l’eau.

La villa de bord de mer : une architecture du regard
Le monument le plus caractéristique de la villégiature n’est pourtant ni le casino ni le palace, mais la villa balnéaire : la maison de plaisance individuelle, bâtie face au large pour la saison des bains. Elle inverse les principes de la demeure rurale, close et tournée vers son domaine : ici tout s’ouvre sur le paysage marin. Loggias, vérandas et bow-windows — ces fenêtres en saillie qui avancent sur la façade pour capter la vue et la lumière — multiplient les points de contact avec le dehors ; les balcons, les belvédères et les tourelles haussent le regard vers l’horizon.
Le style, dans un premier temps, est celui de l’éclectisme pittoresque, qui puise sans exclusive à tous les répertoires. Une même villa peut marier arcs néogothiques, colombages de fantaisie, motifs mauresques, bardages de chalet suisse et toits pentus percés de lucarnes : le pittoresque cherche la variété, la silhouette découpée, la surprise du décor plus que la cohérence savante. L’asymétrie est recherchée, la composition mouvementée, chaque villa se voulant unique parmi ses voisines.
La polychromie des matériaux participe de cette recherche. La brique rouge ou vernissée dessine chaînages et damiers sur les façades ; l’ardoise découpée habille les combles et les tourelles ; la céramique, le bois peint, la ferronnerie ajoutent leurs touches de couleur. La villa balnéaire est une architecture de surface autant que de volume, où l’ornement, la teinte et la découpe l’emportent sur la masse — une architecture faite pour être vue depuis la digue, et pour voir la mer.
Le chalet de bord de mer forme, à côté de la villa, une variante prisée. Emprunté à l’imagerie alpine, adapté au rivage, il séduit par son bois apparent, ses larges débords de toit et son décor découpé ; on le rencontre aussi bien dans les pinèdes d’Arcachon que sur les côtes bretonne et normande. Villa et chalet composent ensemble le paysage bâti des stations : un semis de maisons singulières, disparates et concertées, qui font de la rue balnéaire une galerie d’architectures.

Le tournant régionaliste et le néo-normand
À mesure que le siècle avance, l’éclectisme cède le pas au régionalisme : chaque littoral se met à bâtir « dans le style du pays », comme pour enraciner la station dans son terroir. La côte basque adopte le néo-basque, à larges toits débordants et pans de bois rouges ; la côte normande, le néo-normand, à faux colombages et hauts toits de tuiles plates. Ce goût du local, paradoxal dans des villes nées du rail et de la spéculation, répond au désir d’une architecture qui semble avoir toujours été là.
Le néo-normand mérite qu’on le regarde de près, car il illustre une méprise commune. Le style est, pour l’essentiel, une création de la seconde moitié du XIXᵉ siècle : la tradition en attribue l’invention à l’architecte Jacques Baumier, à Houlgate, qui élève des villas « à structure à pans de bois traditionnelle, mais avec des matériaux modernes ». Le colombage qu’il affiche n’est plus, comme au Moyen Âge, l’ossature portante du mur : c’est un décor rapporté, appliqué sur une construction de brique ou de béton pour lui donner l’air d’un manoir augeron.
Le procédé s’accentue après 1918. Dans les années 1920, la « normanisation » des façades bat son plein : on plaque des colombages simulés en ciment peint, on imite la brique et la pierre en enduit, on couronne les toits d’épis de faîtage en céramique. Confondre ce pastiche pittoresque avec le colombage normand authentique serait une erreur : l’un est une technique de charpente médiévale, l’autre un habillage du XXᵉ siècle qui en cite les formes sans en avoir la fonction. La distinction fait tout le prix — et toute la fragilité — de ce patrimoine de villégiature.
La villa Strassburger, à Deauville, en est l’archétype accompli. Bâtie de 1907 à 1912 sur les plans de l’architecte caennais Georges Pichereau, pour le baron Henri de Rothschild, sur un terrain acheté en 1875 à Gustave Flaubert, elle pousse le néo-normand à son comble : hauts toits, pans de bois décoratifs, tuiles plates et crêtes de céramique composent une image idéale du manoir normand, savamment reconstituée. Ses façades et sa toiture sont inscrites au titre des Monuments historiques le 29 octobre 1975 sous la notice PA00111279 ; l’édifice appartient aujourd’hui à la ville de Deauville.
Géographie des stations et valeur patrimoniale
Le phénomène a essaimé sur toutes les côtes de France, chacune avec sa nuance. La Normandie aligne la « Côte Fleurie » de Trouville à Cabourg ; la Bretagne répond avec Dinard, station cosmopolite prisée des Britanniques, et La Baule ouvre sur l’Atlantique sa longue plage bordée de villas. Le Bordelais a son joyau singulier : la « ville d’hiver » d’Arcachon, quartier de villas semé dans la pinède sur les hauteurs, tracé à partir de 1864 par l’ingénieur Paul Régnauld pour les frères Pereire, et conçu non pour l’été mais pour l’hiver — une station climatique où l’on venait soigner la poitrine à l’air iodé des pins. Ce site pittoresque est protégé depuis 1985.
Sur la Manche, la côte d’Opale voit naître en 1882 le lotissement de Paris-Plage, imaginé par le notaire parisien Alphonse Daloz — qui avait boisé les dunes dès 1837 — et baptisé sur une proposition d’Hippolyte de Villemessant, fondateur du Figaro ; il deviendra Le Touquet-Paris-Plage, station chic de la Belle Époque, érigée en commune en 1912. Sur le rivage méridional, la Côte d’Azur inverse le calendrier : c’est l’hiver qu’on y vient d’abord, fuyant les brumes du Nord pour la douceur de la Méditerranée, avant que l’été balnéaire ne s’y impose au XXᵉ siècle.
Cette floraison de stations forme un patrimoine cohérent, celui d’un âge et d’une classe. Les villas, les casinos, les grands hôtels et les digues portent la mémoire d’une société — la bourgeoisie et l’aristocratie européennes de 1830 à 1914 — et d’un art de vivre saisonnier réglé par la mode, la cure et la mondanité. Ce corpus, longtemps déprécié comme frivole ou factice, a retrouvé sa dignité patrimoniale : les protections au titre des Monuments historiques et les sites protégés reconnaissent désormais dans la station balnéaire un chapitre à part entière de l’histoire de l’architecture française.
Situer une demeure « de villégiature balnéaire » n’est donc pas un simple repère de datation. C’est la rattacher à un moment précis du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ, à une géographie du rivage et à une esthétique du regard tourné vers le large. Une villa de bord de mer vaut d’abord par son site et par son style d’origine — éclectique, néo-normand ou néo-basque — dont la restitution éclaire à la fois sa valeur historique et son attrait, sur un littoral où ce patrimoine demeure très recherché.

Édifices de référence
Villa Eugénie (aujourd’hui Hôtel du Palais)
Résidence impériale de Napoléon III et Eugénie, devenue palace
Deauville (station créée par le duc de Morny)
Station balnéaire fondée ex nihilo ; casino et hippodrome en 1864
Ville d’hiver d’Arcachon
Quartier de villas des frères Pereire ; site pittoresque protégé depuis 1985
Grand Hôtel de Cabourg
Classé Monument historique en 2014 (hôtel, casino et jardins) ; « Balbec » de Proust
Villa Strassburger
Inscrite Monument historique le 29 octobre 1975 (Georges Pichereau) ; archétype néo-normand
Le Touquet-Paris-Plage
Station créée par Alphonse Daloz ; commune distincte depuis 1912
Trouville-sur-Mer (« reine des plages »)
Proclamée « reine des plages » en 1862 ; berceau des peintres de la côte
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (13)
Mis à jour : 20/07/2026
