Architecture & décor
La génoise
Corniche méridionale de tuiles canal posées en encorbellement sous l’égout du toit, la génoise ferme l’avant-toit d’un à quatre rangs superposés et scellés au mortier ; venue de Gênes, diffusée en Provence et dans tout le Midi méditerranéen à partir du XVIIᵉ siècle, elle éloigne du mur les eaux de ruissellement et protège l’enduit des demeures de pierre.

La génoise est une corniche de couronnement propre au Midi méditerranéen, formée d’un ou de plusieurs rangs de tuiles canal disposées horizontalement, débordant l’une sur l’autre en saillie progressive et noyées dans un mortier de chaux. Établie entre le haut du mur et la couverture, elle prolonge le pan du toit hors du nu de la façade et rejette au loin l’eau de pluie, préservant de l’humidité l’enduit et la maçonnerie de moellon ou de pisé. Son nom vient de Gênes, d’où des maçons auraient apporté le procédé, dit « à la génoise », d’abord en Provence à la charnière des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, puis dans tout le Sud où domine la tuile canal. Longtemps réservée aux maisons bourgeoises, elle gagne au XVIIIᵉ siècle jusqu’à l’architecture rurale, dont elle devient l’un des traits les plus reconnaissables.
Le mot : à la façon de Gênes
Le mot génoise dit une origine avant de dire une forme. L’adjectif génois, -oise, relatif à la ville de Gênes, est attesté en français dès 1625 ; appliqué à l’ouvrage d’architecture, il désigne, selon le dictionnaire, une « frise composée de tuiles rondes superposées et fixées dans du mortier, d’usage courant dans les pays méridionaux ». La langue du bâtiment a longtemps dit à la génoise ou à la façon génoise, marquant par là que le procédé venait d’ailleurs et qu’on l’imitait — une manière de couronner le mur plutôt qu’un simple élément anonyme de la construction.
L’étymologie renvoie à une histoire de transmission. Le procédé serait né en Italie, et ce sont vraisemblablement des maçons venus de Gênes qui l’auraient introduit, d’abord en Provence, puis dans tout le Sud de la France où règne la tuile canal. La corniche de tuiles n’est donc pas une invention locale spontanée, mais un savoir-faire importé, acclimaté à un matériau déjà présent et à un climat qui lui convenait. Le nom garde la mémoire de ce voyage, de la Ligurie aux rives du Rhône.
L’usage a fait du terme un nom à part entière. Ce qui n’était qu’un adjectif de provenance — une corniche génoise — s’est substantivé en la génoise, désignant l’ouvrage lui-même, indépendamment de toute référence géographique consciente. Le mot a suivi la chose : à mesure que la corniche de tuiles se généralisait dans le Midi, il a cessé d’évoquer Gênes pour ne plus nommer qu’un détail familier du bâti méridional, aussi commun que la tuile qu’il couronne.

Fonction : rejeter l’eau, protéger l’enduit
La génoise est d’abord un ouvrage de protection. En prolongeant le versant du toit au-delà du nu du mur, elle éloigne de la façade les eaux de ruissellement et les rejette au sol à distance de la maçonnerie, à la manière d’une corniche saillante. Ce débord n’a rien de gratuit : dans un bâti de moellon enduit ou de pisé — terre argileuse crue, banchée en couches successives —, l’eau est l’ennemie première, qui délite l’enduit, ramollit la terre et sape le pied du mur. La corniche de tuiles fait office de larmier continu tout au long de l’égout.
Le procédé sert autant le haut du mur que le bas. En couvrant la jonction délicate entre la maçonnerie et la charpente, la génoise abrite l’arase du mur, sur laquelle repose le toit, et protège l’enduit de couronnement là où il est le plus exposé aux averses battantes. Son efficacité tient à la justesse du débord : une saillie suffisante pour écarter la nappe d’eau, un mortier de chaux — liant respirant, qui laisse la vapeur s’échapper sans emprisonner l’humidité dans la pierre ancienne — qui scelle les tuiles sans figer le mur.
À cette fonction hydraulique s’ajoute un rôle de structure. Chaque rang de tuiles, porté en encorbellement sur le précédent, avance vers le vide et supporte le débord de la couverture, si bien que la génoise soutient et continue le pan versant du toit tout en le portant hors du mur. Sur les demeures de quelque ambition, des corbeaux de pierre — de tuf provençal ou de grès du Luberon — épaulent parfois les premiers rangs et assoient l’ouvrage. La génoise est ainsi, d’un même geste, une corniche, un larmier et l’assise du toit.
La mise en œuvre : les rangs en encorbellement
Le principe de la génoise tient dans l’encorbellement — la saillie progressive d’assises successives, chacune débordant sur celle du dessous. On y emploie la seule tuile canal, tuile creuse en demi-tronc de cône héritée de la couverture romaine. Posées horizontalement, dos vers le haut, dans le sens des tuiles de couvert, les tuiles sont garnies de mortier par le maçon pour former une frise continue ; le rang le plus haut, dit tuile de gouttière, appartient déjà à la couverture, dont la génoise assure la transition avec le mur.
L’ordonnancement des rangs commande l’aspect de l’ouvrage. Un premier cordon de tuiles avance légèrement du plan du mur ; un deuxième, hourdé par-dessus, déborde davantage ; un troisième, un quatrième au besoin, poursuivent la saillie, chaque assise reculant vers l’intérieur sa base et projetant vers l’extérieur son bord. Ce jeu de recouvrement dessine, sous l’égout, une frise d’ombres horizontales — le profil courbe et répété des tuiles superposées, que l’on a comparé à une moulure en S et qui rompt la ligne nue du toit.
La solidité de l’ensemble repose sur le mortier et sur l’équilibre des poids. Le liant, jadis à la chaux, doit rester équivalent à la pierre pour laisser respirer la façade ; il scelle les tuiles entre elles et à l’arase, et reprend les charges d’un rang sur l’autre. La corniche pèse d’un poids qui la stabilise autant qu’il l’ancre au mur ; bien montée et bien jointe, elle traverse les décennies. C’est un ouvrage de maçon plus que de couvreur, où la maîtrise du hourdage fait toute la tenue.

L’aire et la diffusion : de Gênes au Midi
La génoise épouse l’aire de la tuile canal, celle du Midi méditerranéen. On la rencontre en Provence, en Languedoc, dans le Comtat Venaissin et la vallée du Rhône, au-delà jusqu’aux confins de l’Aquitaine et de la Saintonge, et par-delà les Alpes et les Pyrénées, en Italie, en Espagne et au Portugal, où le même parti de couverture appelle la même corniche. Elle est, dans cette large zone, le mode de couronnement le plus courant du mur enduit.
Sa diffusion suit une pente sociale et chronologique. Les premiers écrits qui la mentionnent datent des années 1630-1640, et l’on situe son apparition en Provence à la charnière des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, d’abord sur des bâtiments bourgeois, avant qu’elle ne se popularise au cours du XVIIᵉ ; le procédé se répand ensuite, au Grand Siècle et sous les Lumières, pour gagner jusqu’à l’architecture rurale la plus modeste. De marque de fortune, la corniche de tuiles devient un trait partagé de tout le bâti méridional.
Ce mouvement du haut vers le bas de la société a fixé la place de la génoise dans le paysage. On la voit également sur la maison de maître enduite, sur la ferme de la plaine et sur la maison de village, comme un dénominateur commun de l’habitat du Sud. La Provence et le Languedoc en ont fait un signe d’appartenance régionale aussi immédiat que la couleur des enduits et la faible pente des toits.

Sur le mas et la bastide
La génoise couronne les deux grandes figures du domaine provençal. Sur le mas, corps de ferme né du travail de la terre, elle borde l’égout des longs volumes bas de calcaire : là, corniche fonctionnelle et sans apprêt, elle protège l’enduit et l’arase, et compte parmi les traits qui, avec l’orientation au midi et la tuile canal, disent d’un coup d’œil le pays. Elle appartient au lexique matériel du mas au même titre que la magnanerie ou le pigeonnier, mais comme un détail de couverture plutôt que comme un ornement.
Sur la bastide, maison de maître d’agrément de la bourgeoisie d’Aix et de Marseille, la même corniche prend une valeur de représentation. Sous l’avant-toit d’une façade ordonnancée, réglée par la symétrie des baies, la génoise souligne l’égout d’une frise nette et compte ses rangs comme un attribut de tenue. La bastide en use volontiers de trois ou quatre rangs, quand le mas se contente de deux : le même ouvrage passe de la nécessité à la parure, sans changer de nature.
Ce partage éclaire la nuance entre les deux demeures. Le mas et la bastide se distinguent par l’esprit — la ferme et la villégiature —, mais se rejoignent sur la matière : l’une et l’autre portent la tuile canal et sa génoise, héritage commun d’un même terroir et d’un même climat. La corniche de tuiles est l’un des rares traits qui traversent toute la hiérarchie de l’habitat méridional, du refuge de pierre sèche de la borie, qui l’ignore, à la demeure d’apparat, qui la pare.

Le nombre de rangs et le rang du maître : un lieu commun à nuancer
Une tradition tenace veut que le nombre de rangs de la génoise ait signalé la fortune du propriétaire : deux rangs pour la maison modeste, trois pour l’aisance, quatre ou cinq pour la demeure cossue. L’idée court les guides et les mémoires de pays, séduisante parce qu’elle fait de la corniche un blason lisible de loin, une hiérarchie sociale inscrite sous l’égout. Elle rejoint l’observation banale que les bastides les plus riches portent souvent les génoises les plus hautes.
L’assertion demande pourtant la prudence. Les sources la donnent pour ce qu’elle est — un usage parfois considéré comme un témoignage de statut, sans valoir règle codifiée ni obligation. Le nombre de rangs répond d’abord à des raisons techniques : la hauteur du débord à obtenir, la portée de la corniche, la nature du mur et de la charpente, la disponibilité des tuiles et du maçon. Une génoise à quatre rangs coûtait plus qu’une à deux, et il est vraisemblable que les demeures aisées en aient porté davantage ; mais rien n’autorise à lire mécaniquement, dans le compte des rangs, la position sociale d’un propriétaire.
Mieux vaut donc y voir une corrélation qu’une loi. Le lien entre le nombre de rangs et l’aisance existe, mais indirect, filtré par la technique et par la coutume locale ; il varie d’un pays à l’autre et souffre trop d’exceptions pour valoir preuve. La tradition mérite d’être rapportée — elle appartient à la mémoire vivante de la génoise —, mais elle relève du lieu commun plausible plus que du fait établi. La corniche dit le pays plus sûrement qu’elle ne dit le rang.

La reconnaître : la corniche de terre cuite du Midi
La génoise se reconnaît d’emblée à sa matière et à sa place. C’est une frise de tuiles canal en encorbellement, courant sous l’égout du toit, d’un à quatre rangs superposés et scellés au mortier : une corniche de terre cuite, faite de la même argile que la couverture qu’elle prolonge. Elle est indissociable du toit de tuiles à faible pente du Midi, et sa teinte se fond dans celle du versant, quand la corniche de pierre s’en détache par la couleur et le grain.
Elle se distingue nettement de la corniche classique des provinces du Nord. Là où l’architecture savante couronne le mur d’une corniche moulurée en pierre de taille — bandeau saillant à profil de doucine ou de cimaise, taillé et parfois orné —, le Midi lui substitue le cordon de tuiles, plus simple à monter et lié au matériau du pays. Au XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècle, les demeures les plus fortunées ont d’ailleurs parfois remplacé leur génoise par une corniche de pierre, jugée plus noble, tandis que la corniche de tuiles restait la règle du bâti courant.
La génoise se sépare enfin de ses propres variantes ornées. La plus commune est nue, réduite à ses rangs de tuiles ; mais on rencontre des formes enrichies, où des corbeaux de pierre, des briques ou des éléments moulurés s’intercalent entre les cordons, ou bien où la tuile plate d’entablement remplace la canal pour un profil plus dessiné. Ces génoises ornées, plus rares, tiennent le milieu entre la corniche de terre et la corniche de pierre ; elles marquent une recherche que la simple frise, elle, ignore. Reconnaître une génoise, c’est lire, dans un cordon de tuiles, le climat, le matériau et la manière d’un pays.
Édifices de référence
Bastide du Jas de Bouffan
Bastide de la famille de Paul Cézanne, aujourd’hui musée ; façade ordonnancée coiffée de tuiles canal et de génoise, exemple de la corniche méridionale sur une demeure d’apparat
Classé Monument historique (notice PA00080992, arrêté du 20 janvier 1976) ; bastide d’apparat où la génoise borde l’égout des toitures de tuile canal
Classé Monument historique (notice PA00081246, arrêté du 9 août 1924) ; mas orné de facture Renaissance, dans le pays des Alpilles où la génoise couronne le bâti de calcaire
Mas du Pont de Rousty
Ancienne exploitation du delta, siège du Parc naturel régional de Camargue et Musée de la Camargue ; longs volumes de tuile canal bordés de génoise
Ensemble des maisons anciennes du Comtat Venaissin
Habitat de village où la génoise à deux ou trois rangs constitue le mode courant de couronnement des façades enduites
Sources (8)
Mis à jour : 22/07/2026