Styles de demeures

La maison catalane (Roussillon)

maison roussillonnaise · mas catalan

Demeure du Roussillon dont les murs de galets de rivière, lités en assises et souvent posés en arête de poisson, sont chaînés de brique aux angles et aux baies, enduits d’ocre et de rouge, sous une couverture de tuiles canal soulignée d’une génoise.

Collioure, ses maisons multicolores et le clocher de Notre-Dame-des-Anges au bord de la mer
Collioure, en Roussillon : maisons colorées serrées autour du clocher, sur la côte Vermeille.Robert66 — Public domain

La maison catalane du Roussillon monte ses murs en galets roulés de la Têt, du Tech et de l’Agly, posés en lits réguliers, parfois en arête de poisson, hourdés au mortier de chaux et renforcés de brique — le cayrou catalan — aux angles et autour des ouvertures. Les façades, enduites de tons ocre et rouge, portent une couverture de tuiles canal à faible pente que borde une génoise de plusieurs rangs. Le type culmine dans le mas, grande ferme au rez-de-chaussée dévolu au bétail et à l’étage tourné vers le sud, contre la tramontane.

Le mot et la chose

L’expression maison catalane n’a pas d’étymologie propre : elle accole un nom commun et l’adjectif d’un pays, le Roussillon, ancienne province rattachée à la France par le traité des Pyrénées en 1659 et devenue en 1790 le cœur du département des Pyrénées-Orientales. La langue du bâti, elle, reste catalane, et c’est dans son vocabulaire que se lit la spécificité du type. La grande ferme s’y nomme mas, mot provençal et catalan attesté dès le Xᵉ siècle dans le Poème sur Boèce, issu du latin mansum, de manere, « demeurer » (CNRTL).

Le mot qui porte véritablement l’identité constructive est le cayrou. Il désigne une brique pleine de terre cuite de grandes dimensions, un parallélépipède d’environ 44 sur 22 sur 5 centimètres, dont le nom vient du catalan cairó, « carreau », lui-même dérivé de caire, l’angle, le côté équarri, au latin quadrum, « le carré ». Le cayrou est aujourd’hui tenu pour le modèle de référence du bâti traditionnel catalan, au point qu’une seule fabrique en perpétue la production semi-artisanale, la briqueterie Sainte-Marcelle à Saint-Jean-Pla-de-Corts, dont le savoir-faire est inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel.

Galet de rivière et brique cuite : ce couple de matériaux, plus qu’aucun autre trait, signe la maison catalane et la distingue de ses voisines méditerranéennes. Il court des remparts médiévaux de Perpignan aux murs de la moindre remise, du palais princier à la ferme de plaine, et donne aux façades du Roussillon cette peau grise et rousse, striée d’assises rouges, que le soleil bas de l’hiver anime.

Le mas et la société qui le bâtit

La maison catalane est d’abord une réponse à une terre et à une économie. Le Roussillon associe une plaine littorale chaude et fertile, tournée vers la vigne, l’arboriculture et le maraîchage, à un arrière-pays de collines et de montagnes — les Aspres, le Vallespir, le Conflent, la Cerdagne, le Capcir, le Fenouillèdes — où dominent l’élevage et la culture en terrasses. À chaque étage du relief correspond une variante du bâti, mais partout la cellule de base demeure la ferme.

Le mas catalan en est la forme accomplie. Il fut longtemps le centre d’une exploitation quasi autonome, produisant grain, fruits, légumes, lait et viande, et jusqu’aux vers à soie. Sa taille suivait l’aisance de ses occupants, de la modeste bâtisse au vaste ensemble de plusieurs corps groupés autour d’une cour. Comme la métairie du Midi, il pouvait relever du faire-valoir indirect, exploité pour le compte d’un propriétaire citadin, mais nombre de mas appartenaient à des familles paysannes solidement établies, dont la demeure disait le rang.

Cette architecture rurale s’est constituée sur la longue durée, du Moyen Âge aux Temps modernes, sans rupture nette de matériaux ni de mise en œuvre. C’est au XIXᵉ siècle, toutefois, que la brique foraine et le cayrou se généralisent dans la maçonnerie mixte de galets, et que se fixe l’image la plus familière de la maison catalane, celle des villages de la plaine où les corniches de terre cuite rivalisent de rangs et de couleurs.

Carte de Cassini (1779) du pays de Céret, en Roussillon
Le pays de Céret sur la carte de Cassini (1779) : le Roussillon catalan, entre Têt et Tech.Carte Cassini (1779) — Public domain

Le mur de galets et de brique

Le mur catalan naît des rivières. Les galets roulés arrachés au lit de la Têt, du Tech et de l’Agly — ainsi que les cailloux ramassés dans les vignes — forment la masse des murs, hourdés au mortier de chaux et parsemés d’éclats de terre cuite et de schiste qui calent les vides. Cette maçonnerie de ramassis, économe et robuste, tire toute son élégance de l’ordre qu’on lui impose : les galets sont couchés en lits réguliers, et fréquemment inclinés en arête de poisson, deux rangs voisins penchant en sens contraire à quelque quarante-cinq degrés, selon le dispositif que les traités nomment opus spicatum.

Ce parement en épi n’est pas un ornement gratuit. En bloquant les galets les uns contre les autres, il assure la cohésion d’un matériau naturellement fuyant et distribue les charges dans l’épaisseur du mur. Les remparts de Perpignan, élevés de 1277 à 1325, et surtout le Palais des rois de Majorque, commencé dans le dernier quart du XIIIᵉ siècle, en offrent des pans admirables de galets de rivière très réguliers montés en arête de poisson.

La brique vient corriger la faiblesse du galet là où le mur travaille : aux angles, autour des portes et des fenêtres, sous les linteaux. Le cayrou, ou la pierre de taille de Baixas dans les édifices soignés, y forme des chaînages et des encadrements nets, tandis que des assises horizontales de brique traversent périodiquement la maçonnerie de galets — tous les quarante à cinquante centimètres dans les constructions courantes — comme autant d’arases régularisant l’ouvrage. À l’intérieur du chantier du palais, les campagnes se lisent dans ce jeu : galets et chaînage de pierre jusqu’aux années 1280, galets alternant franchement avec des lits de brique à partir de 1295 (Inventaire général, Région Occitanie).

Sur ce corps de galets et de brique s’étend l’enduit, une chaux teintée dans la masse de terres locales — ocres jaunes, roses, rouges profonds — qui protège le mur et accorde la façade au paysage. Longtemps ces surfaces demeuraient couvertes ; au début du XXᵉ siècle, le goût pour la maçonnerie apparente conduisit parfois à les dénuder, comme le fit l’architecte Albert Mayeux sur la cathédrale de Perpignan pour révéler ses galets et ses briques médiévaux.

Mur de galets roulés et pierre du Mas Cal Masovers, ferme catalane
Un mur de galets roulés et de pierre, chaîné au besoin de brique. Ici le Mas Cal Masovers, ancienne ferme de métayers.Bertrand GRONDIN → ( Talk ) — CC BY-SA 3.0

Génoise, cheminées et corniches peintes

La couverture prolonge la logique du mur. La maison catalane se coiffe de tuiles canal — ces tuiles demi-cylindriques de terre cuite, emboîtées en couches alternées, qui donnent aux toits du Midi leur pente douce et leur teinte fauve. Au bord du toit court la génoise, corniche formée de plusieurs rangs de tuiles canal disposées en encorbellement, c’est-à-dire en saillie progressive sur le mur. Elle éloigne de la façade les eaux de ruissellement et porte la volée du toit ; le procédé, venu de Gênes, gagne le Midi méditerranéen dans les années 1630, et le nombre de rangs, d’un à quatre, valait indication de l’aisance du propriétaire autant que de la hauteur de la façade.

Le Roussillon a fait de ce débord de toiture un art à part entière. La cheminée catalane, corniche maçonnée où alternent tuiles canal et briques posées en listel ou en dents de scie, décline la génoise en compositions savantes, propres à chaque vallée. Les cairons — briquettes minces — s’y superposent en frises géométriques qui animent l’égout du toit d’une dentelle de terre cuite. C’est le trait par lequel une façade du Vallespir se reconnaît d’une façade des Aspres.

À ce décor s’ajoute, du XVIIIᵉ au XIXᵉ siècle, la tradition des tuiles peintes : les tuiles de rive, visibles sous la corniche, reçoivent des motifs schématiques — quadrillages ponctués, figures symboliques — peints de quelques couleurs franches. Cet art populaire des Albères, du Vallespir et des Aspres, longtemps oublié, a fait l’objet d’une redécouverte et d’ateliers de restitution portés par la Maison du patrimoine de Céret. Le mot cairel, parfois avancé pour désigner cette corniche de couronnement, relève en fait du vocabulaire de la passementerie, où il nomme une bordure, un galon : son emploi architectural en Roussillon n’est pas assuré, et le terme sûr demeure celui de génoise ou de corniche de cayrous.

Maison catalane à Canet-en-Roussillon, façade enduite d’ocre et génoise sous le toit
Maison catalane à Canet-en-Roussillon : façade d’ocre, génoise sous l’égout, grande porte charretière.Drong~commonswiki — CC BY-SA 4.0

Le logis et ses voisines méditerranéennes

Le plan du mas obéit à l’exploitation. Le rez-de-chaussée abrite l’écurie, l’étable et les réserves ; l’étage, la cuisine et les chambres ; les combles, le grenier et le séchoir à récoltes. L’ensemble se tourne vers le sud pour capter la lumière et se ferme au nord, d’où souffle la tramontane, ce vent sec et violent que redoutent également les tuiliers de la plaine. Les baies restent étroites, cernées de brique, l’épaisseur des murs de galets tempérant l’ardeur de l’été comme la morsure de l’hiver — dispositif de bon sens partagé par tout l’habitat rural du Midi, du corps de ferme au mas de la garrigue.

Beaucoup rapproche la maison catalane de la maison de Provence et de celle du Languedoc : même tuile canal, même génoise, même volonté de se protéger du vent et du soleil, un air de famille méditerranéen que résume le terme partagé de mas. La différence tient au mur. Là où la Provence bâtit en moellon calcaire enduit et le Bas-Languedoc en pierre du pays, le Roussillon monte ses parois en galets de rivière chaînés de brique, association que ni l’une ni l’autre ne pratiquent avec cette systématique. Le galet lité, l’arête de poisson, la brique rouge aux angles : voilà ce qui reste propre au pays catalan.

La comparaison porte aussi loin vers l’ouest atlantique. La maison charentaise partage avec la catalane la tuile canal et la génoise héritées du même courant méridional, mais s’élève en pierre calcaire claire, sans galet ni cette palette d’ocres rouges qui, en Roussillon, tient à la terre même dont sont faits l’enduit et le cayrou.

Ruelle de maisons de pierre à Coustouges, dans le Vallespir
Ruelle de Coustouges, dans le Vallespir : la maison catalane de montagne, tout en pierre.Bertrand GRONDIN → ( Talk ) — CC BY-SA 3.0

Exemples remarquables et valeur patrimoniale

Les monuments de Perpignan portent à leur plus haut degré l’art du galet et de la brique. Le Palais des rois de Majorque, l’une des premières résidences fortifiées d’Occident, classé au titre des Monuments historiques en 1913, en offre les pans d’arête de poisson les plus purs. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste dresse une façade où galets, cayroux et pierre de taille s’ordonnent autour de quatre grands arcs de décharge de brique. L’Hôtel de Ville, dont le vestibule remonte à 1318 et que classe un arrêté du 12 juillet 1886, mêle galets de rivière, cayrou et marbre de Baixas sous les trois bras de bronze de ses anciennes « mains » consulaires.

Le patrimoine domestique et rural prolonge cette leçon dans un registre plus modeste : l’ancien hospice Saint-Jacques d’Ille-sur-Têt, des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, ou les vieilles demeures de Céret, de Collioure et des villages du Vallespir, dont les corniches de terre cuite composent, de façade en façade, un décor encore vivant. C’est ce tissu de fermes, de mas et de maisons de bourg, plus que les grands édifices, qui fait la substance du type.

Sur le marché de caractère, la maison catalane vaut par cette authenticité de matière. Sa restauration se joue dans le respect des mises en œuvre traditionnelles : rejointoiement à la chaux plutôt qu’au ciment, qui asphyxie le galet et fait éclater la brique ; enduits teintés de terres naturelles, non de badigeons synthétiques ; conservation des génoises et des tuiles peintes, dont la disparition efface d’un coup l’identité d’une façade. La rareté du cayrou de fabrication artisanale, désormais tributaire d’une unique briqueterie, et la fragilité des savoir-faire associés donnent aux demeures intactes un prix que le simple pastiche ne saurait atteindre. Des dispositifs comme la Fondation du patrimoine accompagnent la remise en état de ce bâti roussillonnais, à la charnière du patrimoine savant et de la culture matérielle du quotidien.

Maisons de pierre à Coustouges, hautes façades et génoises
Coustouges : hautes maisons de pierre du haut Vallespir.Bertrand GRONDIN → ( Talk ) — CC BY-SA 3.0
Rue de maisons catalanes à Canet-en-Roussillon
Rue de Canet-en-Roussillon, maisons de la plaine catalane.Drong~commonswiki — CC BY-SA 4.0

Édifices de référence

  • Palais des rois de Majorque

    Perpignan (Pyrénées-Orientales) · XIIIᵉ siècle

    Classé Monument historique

  • Cathédrale Saint-Jean-Baptiste

    Perpignan (Pyrénées-Orientales) · XIVᵉ siècle

    Classée Monument historique

  • Hôtel de Ville

    Perpignan (Pyrénées-Orientales) · XIVᵉ siècle

    Classé Monument historique

  • Ancien hospice Saint-Jacques

    Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales) · XVIIᵉ siècle

    Classé Monument historique

  • Ancien Hôtel Pams

    Perpignan (Pyrénées-Orientales) · XIXᵉ siècle

    Inscrit Monument historique

  • Briqueterie Sainte-Marcelle

    Saint-Jean-Pla-de-Corts (Pyrénées-Orientales) · XXᵉ siècle

    Savoir-faire inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel

Sources (9)
  • Cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Perpignan, notice Mérimée PA00104067

    Protection Monuments HistoriquesPlateforme ouverte du patrimoine (POP), Ministère de la CultureConsulter
  • Les savoir-faire et usages constructifs de la terre cuite : le cayrou de la briqueterie Sainte-Marcelle à Saint-Jean-Pla-de-Corts

    Inventaire du patrimoineMinistère de la Culture, Patrimoine culturel immatérielConsulter
  • Palais des rois de Majorque, dossier d’inventaire

    Inventaire du patrimoineInventaire général du patrimoine culturel, Région OccitanieConsulter
  • Hôtel de ville de Perpignan

    Source institutionnelleVille de PerpignanConsulter
  • Étymologie du mot « mas »

    Dictionnaire raisonnéCNRTL, Centre national de ressources textuelles et lexicalesConsulter
  • Cayrou

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Appareil en arête-de-poisson

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Génoise (architecture)

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Mas (Mediterranean farmhouse)

    ArticleWikipediaConsulter
Roussillongalets de rivièrecayroutuile canalgénoisemas catalanarête de poissonPyrénées-Orientales

Mis à jour : 20/07/2026