Styles de demeures

La borie

cabane en pierre sèche · capitelle · cazelle · gariotte · chibotte · caselle

Cabane de pierre sèche, montée sans mortier par les paysans du Midi comme abri de culture aux champs — un patrimoine vernaculaire, non une demeure. On la nomme capitelle en Languedoc, cazelle dans le Quercy.

Bories coniques en pierre sèche au Village des Bories, à Gordes
Le Village des Bories à Gordes : cabanes de pierre sèche à toit d’encorbellement conique.Tulipanos — CC BY-SA 4.0

La borie est une cabane de pierre sèche, montée sans mortier par assemblage et encorbellement de dalles calcaires formant une fausse voûte. Abri de berger, remise d’outils ou cabane de vigne, elle naît de l’épierrement des sols caillouteux du Midi. Le mot, emprunté à l’occitan « bòria » (une ferme), fut appliqué tardivement à ces cabanes par les érudits : elles se nomment capitelle dans le Gard, cazelle et gariotte dans le Quercy.

Le mot et la chose

Le mot borie prête à un contresens tenace. En occitan, bòria désigne d’abord une ferme, une métairie, un domaine rural — Louis Alibert le donne pour synonyme de mas, bòrda et granja. Son étymologie reste débattue : on le rattache le plus souvent au latin bo(v)aria, « étable à bœufs », de bos, bovis, mais l’évolution phonétique régulière aurait dû produire une forme voisine de boièra, si bien qu’une réintroduction savante, calquée sur le modèle latin, est invoquée pour expliquer bòria ; d’autres y voient un germanique būri, « cabane ». Dans les Bouches-du-Rhône des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le terme nomme une exploitation agricole isolée, avant de glisser au XIXᵉ siècle vers le sens péjoratif de « masure ».

Ce n’est donc pas le nom que les bâtisseurs donnaient à ces cabanes. Au cadastre napoléonien, l’ensemble aujourd’hui célèbre de Gordes s’appelle Les Cabanes, ou hameau des Savournins. L’appellation borie, au sens de cabane de pierre sèche, est une désignation érudite, imposée de l’extérieur par les antiquaires et les curieux du bâti ancien, et généralisée seulement dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. Le terme vernaculaire, celui de l’usage paysan, était partout un autre.

La Provence dit cabane ; le pays de Nîmes dit capitelle, francisation de l’occitan capitèla, attestée sous la forme « cappitelle » dès 1620 dans les minutes notariales nîmoises, où elle désigne une cabane de vigne ; le Quercy dit cazelle, de l’occitan casèla, ou gariotte, dérivé de garita, « guérite » ; le Velay dit chibotte ; la Lozère et l’Aveyron disent caselle. Un même objet, une constellation de noms, chacun enraciné dans son terroir.

Naître de la pierre des champs

La borie est fille de l’épierrement. Sur les sols maigres et caillouteux du Midi calcaire, mettre une parcelle en culture supposait d’en extraire les pierres, opération répétée à chaque labour. Ce tout-venant s’entassait en amas, les clapas, ou se rangeait en murets de clôture et de terrasse. La cabane est l’aboutissement noble de ce geste utilitaire : de la pierre qu’il fallait de toute manière déplacer, le paysan bâtissait un abri.

Son âge d’or coïncide avec les grands défrichements des XVIIᵉ, XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, encouragés par l’édit royal de 1766 qui ouvrait à la culture les terres incultes et les garrigues. À Gordes, le hameau des Savournins illustre cette conquête agraire : polyculture de céréales, d’oliviers, d’amandiers, de mûriers et de vigne, doublée d’un élevage ovin et de l’élevage du ver à soie. La cabane accompagne l’extension du terroir vers ses marges pierreuses.

Ces édifices étaient des abris de travail, non des logis. Le berger y trouvait un coin de repos ou de repas et s’y mettait à couvert d’un orage ; le vigneron y remisait la serpe, la barrique et les cuves à sulfate ; le cultivateur des parcelles lointaines y abritait ses outils, parfois sa monture — mulet, âne ou cheval. Certaines servaient de bergerie, de poulailler ou de remise à fourrage. La borie relève de l’économie paysanne la plus concrète, à l’écart de la métairie et du logis habité.

Entrée basse d’une borie en pierre sèche, à Gordes
L’entrée basse d’une borie, montée en pierre sèche sans mortier.Tulipanos — CC BY-SA 4.0

L’art de la pierre sèche

La pierre sèche est un art de l’assemblage à sec : des pierres choisies et calées les unes sur les autres, sans mortier, sans chaux, sans terre — ou tout au plus un peu de terre sèche pour bloquer les jeux. La stabilité ne tient qu’au poids, au frottement et à la justesse du calage, ce savoir-faire que l’UNESCO a inscrit en 2018 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le matériau, ici, est le calcaire local, débité en dalles minces.

La couverture procède d’une voûte en encorbellement, c’est-à-dire d’une fausse voûte. Chaque assise de dalles déborde légèrement vers l’intérieur, en surplomb sur celle qui la porte, si bien que les parois se rapprochent en montant jusqu’à se rejoindre. Pour écarter les eaux, les dalles sont posées horizontalement ou même inclinées vers l’extérieur. Au faîte subsiste une ouverture d’une trentaine de centimètres, fermée par une lauze ou par un tas de charge, dalle plate déposée à plat qui verrouille le sommet.

L’encorbellement n’est pas une voûte clavée : aucune clé, aucun voussoir taillé ne bande la portée ; la couverture n’est jamais une véritable coupole. Cette distinction est essentielle. La borie tire son aspect archaïque de cette technique élémentaire, non de son ancienneté. Le plan, circulaire ou quadrangulaire, se coiffe d’un cône ou d’une cloche de pierre ; à Gordes, un type local, la « nef gordoise », superpose quatre encorbellements pour dresser une silhouette de carène renversée.

Intérieur voûté en encorbellement d’une borie
Sous la borie, la fausse voûte en encorbellement : chaque assise avance sur la précédente, sans clé ni mortier.rene boulay — CC BY-SA 3.0

Une aire, une famille de formes

L’idée reçue confine la cabane de pierre sèche au pourtour méditerranéen ; l’inventaire la dément. On la rencontre dans une cinquantaine de départements, sur les deux tiers méridionaux du pays, jusqu’à une ligne joignant la Vendée, l’Aube et le Doubs. Partout où la terre rendait de la pierre en abondance et où la culture gagnait sur la garrigue ou le causse, la cabane a poussé, avec ses variantes de plan et de couverture.

Aux formes répondent les noms. La borie et la cabane règnent en Provence et dans le Périgord ; la capitelle dans le Gard, autour de Nîmes, où elle se compte par centaines ; la cazelle et la gariotte sur les causses du Quercy, la seconde plus modeste, simple guérite d’une ou deux personnes ; la chibotte dans le Velay ; la caselle en Lozère et en Aveyron ; la cadole ou cabotte en Bourgogne. La gariotte et la cazelle du Lot, restaurées par des associations, jalonnent aujourd’hui les sentiers du causse.

Ces gradations ne sont pas que géographiques. Elles épousent la modestie du bâti : de la simple guérite adossée à un clapas jusqu’à la cabane spacieuse, munie d’une cheminée, d’une niche et d’une banquette, que son propriétaire aménageait pour de longues journées aux champs. Toutes participent d’une même famille technique, celle de la maison quercynoise et des architectures rurales du calcaire, sans jamais accéder au rang de demeure.

Capitelle en pierre sèche dans la garrigue languedocienne
Une capitelle du Languedoc : le même abri de pierre sèche, sous son nom méridional.Association Pierre Sèche et Garrigue Caveirac — CC BY-SA 4.0

Ce qu’une borie n’est pas

La confusion la plus fréquente tient au mot lui-même, qui désigne aussi une ferme. Une borie au sens plein — celle d’Alibert, celle des archives provençales — est une exploitation, avec ses terres, son logis et ses dépendances ; la borie-cabane n’en est qu’un abri de parcelle. Nommer l’un et l’autre du même terme entretient un malentendu que la pierre sèche ne suffit pas à lever.

Contrairement au mas, la borie n’est pas une habitation. Le mas est une maison de maître paysanne, où l’on vit à l’année, avec cuisine, chambres, remises et étable réunies sous un même toit. La borie, elle, ne se chauffe qu’au feu d’un repas, ne s’habite pas et n’a ni fenêtre à meneau ni pigeonnier. Elle est au mas ce que l’outil est à la maison : un accessoire du travail, non un lieu de vie.

La borie se distingue enfin de tout bâti en pierre de taille. Là où la bastide et la demeure de qualité affichent des moellons équarris, des chaînes d’angle appareillées et un enduit, la cabane n’assemble que du tout-venant à peine dégrossi. Sa dignité n’est pas dans le luxe de la matière, mais dans la maîtrise du geste qui, sans liant, tient debout depuis des siècles.

Cabanes de vignes en pierre sèche et puits dans le Haut Comtat
Cabanes de vignes en pierre sèche du Haut Comtat : abris de culture, non des demeures.Véronique PAGNIER — Public domain

Le mythe de l’ancienneté

L’aspect fruste de la borie invite à la croire immémoriale, voire préhistorique. C’est une illusion. La technique, primitive d’allure, se transmet inchangée sur des millénaires, mais les cabanes conservées sont, dans leur immense majorité, récentes. En Provence, la plupart ne sont pas antérieures au XVIIᵉ siècle ; leur âge d’or est le XVIIIᵉ siècle, prolongé au XIXᵉ.

Les cabanes elles-mêmes n’offrent aucun moyen de datation ; seules quelques dates gravées sur un linteau ou une dalle faîtière autorisent des hypothèses. Dans le Gard, la plus ancienne relevée porte 1702, et un texte notarial de la fin du XVIᵉ siècle mentionne déjà une « capitelle a pierre essuyte et couverte de lauzes ». À Gordes, les Savournins n’ont été rebâtis et restaurés qu’entre 1969 et 1976, par Pierre Viala, avant d’être ouverts en musée de plein air.

Cette datation tardive ne diminue en rien la valeur du bâti. Elle la déplace : la borie n’est pas un vestige des premiers âges, mais le témoin d’une paysannerie des Lumières et du XIXᵉ siècle, qui conquérait ses dernières terres à la force du poignet et savait faire d’un tas de cailloux un abri durable. Confondre l’archaïsme de la forme et l’ancienneté de l’objet reste l’erreur de lecture la plus commune.

Le Village des Bories à Gordes, photographie ancienne
Le Village des Bories à Gordes : l’ensemble date surtout des XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles malgré son aspect archaïque.Unknown 1920s — Public domain

Exemples et valeur patrimoniale

Le village des Bories de Gordes demeure l’ensemble de référence : une vingtaine de cabanes reliées par des murs, classées au titre des Monuments historiques par arrêté du 17 octobre 1977. À Velleron, deux cabanes — la « cabane de la Moulette » et la « cabane du berger » — sont inscrites depuis le 28 août 1974 ; à Theizé, dans le Rhône, deux cabanes de 1881 le sont depuis 1994. Ces protections restent rares : l’immense majorité du bâti relève du petit patrimoine rural, sans notice ni protection.

L’intérêt s’est déplacé vers l’ensemble et le paysage. Sur les garrigues de Gras, en Ardèche, un inventaire mené depuis 1994 a localisé des centaines de constructions — murets, cabanes, tours de guet ; autour de Bonnieux, on en dénombre plus de deux cents ; les causses du Quercy en sont semés. La reconnaissance de l’UNESCO en 2018, portée par Chypre avec sept autres pays européens dont la France, a consacré non pas un monument, mais un savoir-faire.

Sur le marché de caractère, la borie n’a pas la valeur d’usage d’un logis, mais elle vaut comme signature d’un domaine : présente dans un mas provençal ou sur une propriété du Quercy, restaurée à sec par un murailler, elle atteste l’ancrage rural et l’authenticité du lieu. Sa restauration exige la main experte et le respect de la pierre sèche : un rejointoiement au ciment la trahit et la condamne, en emprisonnant l’humidité qu’elle était faite pour laisser respirer.

Cabane en pierre sèche à Malemort, document ancien
Cabane en pierre sèche du Comtat : le savoir-faire de la pierre sèche est inscrit à l’UNESCO depuis 2018.Christian Lassure — CC0

Édifices de référence

  • Village des Bories (les Savournins)

    Gordes (Vaucluse) · XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle

    Classé au titre des Monuments historiques (arrêté du 17 octobre 1977)

  • Bories de Velleron (cabane de la Moulette et cabane du berger)

    Velleron (Vaucluse) · XIXᵉ siècle

    Inscrites au titre des Monuments historiques (arrêté du 28 août 1974)

  • Deux cabanes en pierre sèche

    Theizé (Rhône) · XIXᵉ siècle

    Inscrites au titre des Monuments historiques (arrêté du 23 septembre 1994)

  • Capitelles et murs de la garrigue de Gras

    Gras (Ardèche) · XVIIᵉ-XIXᵉ siècle

    Ensemble inventorié, accès libre

  • Cabanes de pierre sèche du plateau des Claparèdes

    Bonnieux (Vaucluse) · XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle

    Petit patrimoine rural (plus de deux cents cabanes recensées)

  • Cazelles et gariottes des Causses du Quercy

    Causses du Quercy (Lot) · XVIIIᵉ-XIXᵉ siècle

    Petit patrimoine rural, souvent restauré

Sources (9)
  • Village de Bories, Gordes — notice Mérimée PA00082045

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture, base MériméeConsulter
  • Cabanes en pierre sèche, Velleron — notice Mérimée PA00082203

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture, base MériméeConsulter
  • Deux cabanes en pierre sèche, Theizé — notice Mérimée PA00132827

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture, base MériméeConsulter
  • L’art de la construction en pierre sèche : savoir-faire et techniques

    Source institutionnelleUNESCO2018Consulter
  • « L’art de la construction en pierre sèche : savoir-faire et techniques » reconnu patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO

    Source institutionnelleMinistère de la Culture2018Consulter
  • Cabane de pierre sèche

    Source institutionnelleMaisons Paysannes de FranceConsulter
  • Capitelle

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Cabane en pierre sèche

    ArticleWikipédiaConsulter
  • Borie

    ArticleWikipédiaConsulter
pierre sèchevernaculaireencorbellementgarrigueXVIIIᵉ siècle

Mis à jour : 20/07/2026