Architecture & décor
Le pigeonnier
Tour ou édifice voué à l’élevage des pigeons, aux parois garnies de niches nommées boulins. Sous l’Ancien Régime, le colombier à pied, garni de nids du sol au faîte, fut dans les pays de coutume un privilège de la noblesse aboli dans la nuit du 4 août 1789. La fiente, engrais recherché, en fit un instrument de rente autant qu’un signe de rang.

Le pigeonnier, ou colombier, est le bâtiment destiné à loger et élever les pigeons, dont on tirait la chair et la colombine, fiente très riche employée comme engrais. Son nom vient du pigeon ; celui de colombier, plus ancien, remonte au latin columbarium, dérivé de columba, la colombe. L’intérieur se tapisse de boulins, niches de pierre, de brique, de terre ou de bois où couve chaque couple. Sous l’Ancien Régime, l’édifice fut moins un simple ouvrage agricole qu’une marque de condition : dans les provinces de droit coutumier, le colombier à pied, garni de nids sur toute sa hauteur, resta longtemps réservé aux terres nobles et aux abbayes, quand le roturier ne pouvait au mieux dresser qu’une modeste fuie. L’abolition des privilèges féodaux, en août 1789, ouvrit l’élevage à tous et fit du pigeonnier un motif rural répandu, décliné en d’innombrables variantes régionales.
Colombier, pigeonnier, fuie : les mots du nid
Trois mots désignent le même ouvrage, et leur histoire dit déjà quelque chose de sa condition. Le plus ancien, colombier, procède du latin columbarium, littéralement « ce qui appartient aux colombes », dérivé de columba, la colombe ; les Romains nommaient ainsi le bâtiment percé de niches où l’on élevait les pigeons domestiques, et l’on retrouve le même terme, par une analogie de forme, dans le columbarium funéraire, ce mur d’alvéoles où l’on rangeait les urnes cinéraires. Le français a reçu le mot dès le XIIᵉ siècle, quand pigeon — issu du bas latin pipio, « petit oiseau qui piaille » — ne s’imposera que plus tard, et pigeonnier, dérivé de ce dernier, plus tard encore.
Le troisième mot, fuie — écrit aussi fuye —, vient du latin fuga, la fuite, et désigne à l’origine un petit colombier de moindre contenance, le plus souvent aménagé au sommet d’une tour, d’un pavillon ou d’une grange, dont l’escalier occupe la partie basse. La langue coutumière chargera ce mot d’un sens juridique précis : la fuie est la volière modeste que le simple particulier peut tenir, par opposition au colombier à pied, réservé, lui, au seigneur. Ce que la langue distingue, le droit le hiérarchise.
Au sein de l’ouvrage, un mot technique commande tout le reste : le boulin, niche où couve un couple de pigeons. Le boulin peut être un logement maçonné dans l’épaisseur du mur, une alvéole de terre cuite scellée, un pot de grès couché, ou un simple casier de bois ; sa forme et sa matière varient d’une province à l’autre, mais sa fonction ne change pas. Le nombre de boulins mesure la contenance de l’édifice, et l’on verra qu’il mesurait aussi, sous l’Ancien Régime, la fortune et le rang de qui le possédait.
L’usage du patrimoine emploie aujourd’hui colombier et pigeonnier de manière presque interchangeable, avec une nuance de registre : colombier garde une couleur noble et ancienne, souvent réservée aux grosses tours des dépendances de château et de manoir, quand pigeonnier désigne plus volontiers l’édifice rural isolé, la construction paysanne du Midi ou du Sud-Ouest. Les deux mots recouvrent une même réalité, mais l’un vient du côté du fief, l’autre du côté de la ferme.

La rente ailée : à quoi sert un pigeonnier
Le pigeonnier est d’abord une machine à produire, et cette production a longtemps compté davantage par le bas que par le haut : moins la chair du pigeonneau, mets apprécié mais épisodique, que la colombine, ce fumier de pigeon que l’ancienne agronomie tenait pour l’un des engrais les plus puissants. Riche en azote et en acide phosphorique, la colombine servait à la fumure des cultures exigeantes — la vigne, le chanvre, le tabac, les vergers et les jardins — et sa vertu était telle qu’un seul nid, disait-on, suffisait à fumer un demi-hectare de terre. Cette valeur ne relevait pas de la légende : en 1837 encore, dans le Quercy, le double décalitre de colombine se négociait cinq francs, et sa récolte figurait couramment dans les contrats de mariage et de métayage.
À cette fumure s’ajoutait un usage plus inattendu : la colombine, chargée de nitrates, était une matière première du salpêtre, dont on tirait la poudre. Le fond des colombiers fut, à ce titre, prospecté par les salpêtriers, et l’oiseau de la ferme nourrissait ainsi, par sa seule fiente, la vigne du maître et le canon du roi. Cette double économie explique le soin porté à un bâtiment qui pouvait paraître de simple agrément.
Le pigeon, enfin, ne coûtait presque rien à nourrir : il vivait en liberté et se pourvoyait lui-même dans les champs environnants, glanant les grains après la moisson et picorant les semailles. C’est là que le bât blesse, car cette économie du maître se payait sur le dos du paysan : les nuées de pigeons du colombier seigneurial ravageaient les emblavures des tenanciers, sans que ceux-ci pussent y porter la main. Le grief revient dans les cahiers de doléances de 1789 avec une constance qui dit assez l’exaspération des campagnes : le pigeonnier n’était pas seulement un signe de rang, il était un impôt volant que la terre d’autrui acquittait.
Le produit du colombier ne se limitait pas à l’engrais et à la table. Les plumes garnissaient les lits, la vieille médecine attribuait à la chair et au sang du pigeon des vertus curatives, et le colombier, par sa population sans cesse renouvelée, offrait une réserve de gibier domestique disponible en toute saison. Le maître y trouvait une rente commode, l’agronome un fertilisant, le salpêtrier sa matière : peu d’ouvrages ruraux concentraient autant d’usages sous un même toit.
Boulins, potence et trous d’envol : la mécanique intérieure
Tout l’art du pigeonnier tient à la disposition des boulins et à la manière d’y accéder. Les niches se répartissent en rangées régulières, du sol au faîte dans le colombier à pied, à partir d’une certaine hauteur seulement dans la fuie ; chacune loge un couple, et l’on compte les boulins par centaines, parfois par milliers, selon la contenance de l’ouvrage. Le boulin idéal est assez profond pour que le couple couve à l’abri, assez étroit pour décourager les intrus, et coudé ou muni d’une planchette d’envol pour que l’oiseau s’y pose sans peine.
Visiter les boulins pour récolter les œufs, prélever les pigeonneaux ou nettoyer les nids exigeait, dans une tour aveugle et haute, un dispositif ingénieux : l’échelle tournante, ou potence. Une poutre verticale plantée au centre de l’édifice pivote sur un crapaudine et porte, par une traverse horizontale, une échelle qui balaie toute la circonférence intérieure. En faisant tourner la potence, on amène l’échelle devant n’importe quel secteur de la paroi, sans laisser le moindre angle mort. Ce mécanisme, admirablement adapté au plan circulaire, comptait pour beaucoup dans la préférence donnée à la tour ronde.
L’accès des oiseaux se ménage au sommet. Des trous d’envol percés au faîte, un lanternon ajouré coiffant la toiture, une rangée de petites ouvertures ou une lucarne à tablette permettent aux pigeons d’entrer et de sortir à volonté ; certains colombiers disposent d’une planche d’envol continue, d’autres d’un simple orifice sommital. L’équilibre est délicat : assez d’ouvertures pour la libre circulation des oiseaux, assez peu pour tenir dehors les prédateurs et le froid.
Car le pigeonnier vit sous la menace constante des rongeurs et des fouines, qui dévorent œufs et pigeonneaux. Toute une défense passive s’organise contre eux : parois intérieures enduites au plâtre lisse pour interdire toute prise, et surtout, à mi-hauteur des murs extérieurs, une saillie continue — la randière, aussi dite larmier — bandeau de pierre, de tuiles inclinées ou de plâtre en surplomb que le rat, la belette ou le loir ne peuvent contourner. Sur les pigeonniers sur piliers du Sud-Ouest, cette fonction est tenue par le capel, dalle débordante en forme de champignon coiffant chaque colonne, qui arrête net l’ascension des nuisibles.
Le droit de colombier : un privilège de la terre noble
Sous l’Ancien Régime, posséder un colombier ne fut pas partout un droit ouvert à tous. Dans les vastes provinces de droit coutumier — la Normandie, la Bretagne, l’Anjou, une bonne part du royaume —, le droit de colombier à pied comptait au nombre des droits féodaux réservés, attaché à la seigneurie et interdit au simple roturier. La coutume distinguait avec soin le colombier à pied, garni de boulins sur toute sa hauteur, marque de la haute condition, de la modeste fuie ou volière sur pilier que le manant pouvait, elle, tenir sans offense.
La justification de ce privilège tenait à une logique de proportion : le nombre de boulins devait correspondre à l’étendue des terres, afin que les pigeons, qui se nourrissaient sur les champs, ne prélèvent pas au-delà de ce que le domaine pouvait supporter. La règle chiffrée variait d’une province à l’autre. En Bretagne, la Nouvelle Coutume de 1580 réservait le colombier aux terres nobles de plus de trois cents journaux — quelque cent cinquante hectares — réunis en un seul fief, et aux abbayes, ainsi que l’a établi l’historien Yves Henry dans son étude sur les colombiers bretons. En Normandie, où le droit s’attachait au fief de haubert, la jurisprudence fixa des barèmes voisins : un arrêt de septembre 1739 condamna trois gentilshommes à réduire leurs colombiers à pied en simples volières, à raison de deux boulins par arpent seulement.
Cette arithmétique fit du colombier un signe extérieur de noblesse aussi éloquent qu’un blason. Sa présence, sa taille, le nombre de ses boulins proclamaient à l’entour l’ancienneté et l’étendue de la seigneurie ; on se disputait ce droit devant les tribunaux, on le revendiquait dans les aveux et dénombrements, on le contestait à qui n’y avait pas titre. Posséder un colombier à pied, c’était afficher la possession d’un fief entier, que de simples parcelles éparses ne suffisaient pas à conférer.
On se gardera toutefois d’une généralisation trop nette. Le privilège du colombier ne valait que dans les pays de coutume ; dans les provinces de droit écrit du Midi — le Quercy, la Gascogne, le Toulousain, le Languedoc —, l’usage était bien plus libéral, et le pigeonnier s’y répandit largement chez les paysans aisés dès avant la Révolution. C’est pourquoi les plus riches concentrations de pigeonniers ruraux se trouvent précisément là où le droit ne les entravait pas, tandis que le Nord et l’Ouest coutumiers gardent surtout des colombiers seigneuriaux liés aux manoirs et aux fermes nobles.

La nuit du 4 août : la fin d’un privilège
Parmi les droits féodaux que balaya la nuit du 4 août 1789, le droit de colombier figure en bonne place, et sa mention dans les décrets qui suivirent n’a rien d’anecdotique. Les cahiers de doléances rédigés au printemps avaient réclamé sa suppression avec une insistance particulière, car nul privilège seigneurial n’était plus visiblement dommageable aux campagnes que ces nuées de pigeons libres de ravager les moissons sans que le paysan pût s’en défendre.
Les décrets des 4 à 11 août 1789 tranchèrent la question dans leur article 2 : « Le droit exclusif des fuies et colombiers est aboli ; les pigeons seront enfermés aux époques fixées par les communautés, et durant ce temps ils seront regardés comme gibier, chacun ayant le droit de les tuer sur son terrain. » Le privilège n’était pas seulement supprimé, il était retourné : là où le seigneur seul pouvait tenir colombier, tout propriétaire le pouvait désormais ; et l’oiseau qui pillait naguère impunément devenait, aux périodes de semis, un gibier que chacun pouvait abattre sur son champ.
Cette abolition eut un effet paradoxal : loin de faire disparaître le pigeonnier, elle le démocratisa. Libérée de l’entrave féodale, la construction de colombiers se répandit chez les fermiers et les propriétaires aisés au cours du XIXᵉ siècle, et nombre des plus beaux pigeonniers ruraux du Sud-Ouest, ces édifices sur piliers si soignés qu’ils tiennent de la folie de propriétaire, datent en réalité de l’après-Révolution. Le colombier, cessant d’être un droit, devint un ornement de domaine et un objet de fierté paysanne.
L’élément survécut ainsi à son statut. La fonction agricole, elle, se maintint tant que la colombine garda sa valeur d’engrais et que le pigeonneau resta une ressource de la ferme ; c’est l’engrais chimique, à la fin du XIXᵉ siècle et au XXᵉ, qui ruina la rente du colombier bien plus sûrement que ne l’avait fait la Révolution. Beaucoup de pigeonniers, dès lors sans emploi, tombèrent en ruine ; ceux qui subsistent doivent souvent leur salut à leur qualité architecturale, reconnue tardivement comme un patrimoine à part entière.
Pierre, brique, silex, colombage : les matières du pigeonnier
Comme toute l’architecture rurale, le pigeonnier parle le langage de son terroir, et l’on peut souvent en lire la région à la seule matière. Là où la pierre de taille abonde, il se dresse en belle maçonnerie appareillée, tour ronde ou carrée montée avec le soin d’un ouvrage noble. Ailleurs, il emprunte les matériaux de la ferme : moellon hourdé de chaux, brique des pays de terre, bois et torchis des contrées de colombage.
Le pays d’Auge, en Normandie, a porté à sa perfection le colombier à pans de bois : une ossature de charpente, souvent octogonale, hourdée de tuileau ou de torchis, posée sur un soubassement de plusieurs assises de silex, de moellon ou de brique pour l’isoler de l’humidité du sol. Les boulins y sont de simples pots de terre ou des logements de bois fixés à la charpente, et l’ensemble, coiffé d’un haut toit à la normande, compte parmi les plus élégantes déclinaisons de l’art du colombage. Les pays de Bray et de Vexin ont préféré l’alternance décorative de la brique et du silex, disposés en damiers, en losanges et en assises réglées qui font du colombier un véritable ouvrage de parement.
La couverture obéit aux mêmes lois régionales : ardoise des pays du schiste et des grands châteaux, tuile plate du Nord et de l’Est, tuile canal du Midi, dalles de granit dressé en Bretagne, où le colombier partage la matière des logis nobles. Le comble adopte volontiers la forme conique sur plan rond, pyramidale sur plan carré, souvent coiffée d’un lanternon ajouré qui sert à la fois de trou d’envol et de couronnement.
La pierre elle-même se prêtait à un raffinement défensif : la randière, ce bandeau continu en fort surplomb qui ceinture le fût à mi-hauteur pour arrêter les rongeurs, se taillait dans un calcaire ou un grès débordant de plusieurs dizaines de centimètres. Sur les pigeonniers sur piliers, chaque colonne portait à son sommet un capel de pierre en forme de chapeau de champignon, dispositif d’une efficacité et d’une élégance également remarquables. Rien, dans le pigeonnier bien bâti, n’est gratuit : la beauté y naît toujours d’une contrainte d’usage.


Tour ronde, pied-de-mulet, pigeonnier sur piliers : les types
La forme la plus ancienne et la plus noble est la tour ronde, isolée et couverte d’un cône. Plan circulaire idéal pour l’échelle tournante, silhouette imposante, boulins courant sur toute la paroi : le colombier à pied cylindrique, celui des grandes seigneuries de l’Ouest et du Nord, incarne le type par excellence. Le colombier carré ou polygonal en dérive, adoptant le plan qui s’accorde le mieux au reste des dépendances.
Le Sud-Ouest a inventé une famille toute différente : le pigeonnier sur piliers, ou sur arcades, où la loge des pigeons est juchée sur des colonnes de pierre ou de brique, à deux ou trois mètres du sol. Cette surélévation protège de l’humidité et coupe la route aux rongeurs, chaque pilier étant coiffé de son capel. Ces pigeonniers, particulièrement soignés dans le Quercy, le Toulousain et la Gascogne, atteignent parfois dix mètres de hauteur et prennent des allures de petits temples champêtres ; certains, adossés aux corps de ferme ou aux métairies, animent le paysage rural de leurs silhouettes fières.
Le Bas-Quercy et le Tarn-et-Garonne ont poussé plus loin encore l’invention avec le pigeonnier pied-de-mulet. Son nom vient de son profil : une toiture à faible pente, divisée en deux ou trois gradins décalés en escalier, dont la découpe évoque le sabot d’une mule vu de côté. Les décrochements du toit, garnis de tuiles canal, ménagent autant de plates-formes où les pigeons se posent et se rassemblent ; l’ensemble, très présent dans les plaines de Toulouse et de Montauban, est l’une des typologies les plus originales du pigeonnier français.
Au regard de ces formes savantes, la fuie rappelle la modestie des origines : simple volière au sommet d’une tour, d’une grange ou d’un pavillon, ou petite cage de bois sur pilier fermée d’un volet, que le particulier sans titre pouvait tenir. La distinction tient au statut plus qu’à l’échelle : entre le colombier à pied du seigneur et la fuie du roturier, c’est tout l’ordre ancien qui se lit dans la pierre. Le pavillon de chasse et la gentilhommière associent souvent au logis un colombier qui en complète la dignité.



Reconnaître un pigeonnier
Un pigeonnier se trahit d’abord par ses ouvertures. Contrairement aux autres dépendances, il ne présente au dehors qu’une seule porte, souvent étroite et haute, et se signale par les trous d’envol percés à son sommet — une rangée de petits orifices sous la corniche, un lanternon ajouré, une lucarne à tablette. La façade est le plus souvent aveugle sur toute sa hauteur, la lumière et l’air suffisant à peine, car le pigeon préfère la pénombre ; cette avarice d’ouvertures, jointe aux trous du faîte, est le premier indice.
La randière, ce bandeau saillant qui ceinture le fût à mi-hauteur, est un second signe presque infaillible : aucun autre bâtiment agricole n’en porte, car sa fonction — barrer la montée des rongeurs — n’a de sens que pour un ouvrage abritant des couvées. Sur un pigeonnier sur piliers, ce sont les capels débordants au sommet des colonnes qui jouent ce rôle, tout aussi révélateurs. Repérer une randière ou un capel, c’est presque toujours avoir affaire à un colombier.
L’intérieur, quand on peut y accéder, lève le dernier doute : les parois tapissées de boulins réguliers, du sol au faîte ou à partir d’une certaine hauteur, la potence centrale et son échelle tournante, l’enduit lisse des murs ne laissent place à aucune confusion. Un bâtiment isolé, à porte unique, façade aveugle, corniche percée et paroi de niches, ne peut être qu’un pigeonnier.
Reste à distinguer le rang de l’ouvrage. Un colombier à pied, cylindrique, de belle pierre appareillée, isolé dans la cour d’un manoir ou d’un corps de ferme, signale une ancienne seigneurie et un droit féodal. Un pigeonnier sur piliers du Midi, une fuie juchée sur une grange, un modeste colombage octogonal renvoient à un usage plus tardif ou plus roturier. La forme, la matière, le nombre supposé de boulins et la présence ou l’absence de nids au ras du sol datent et situent l’édifice autant qu’ils le décrivent.

Colombier, fuie, volière : les distinctions à ne pas confondre
La première distinction, la plus lourde de conséquences sous l’Ancien Régime, oppose le colombier à pied à la fuie. Le colombier à pied porte ses boulins du sol jusqu’au faîte : c’est le grand colombier seigneurial, celui que la coutume réservait aux terres nobles. La fuie, de contenance moindre, n’a de nids qu’à partir d’une certaine hauteur, l’escalier ou une réserve occupant le bas ; elle était permise au roturier. La différence de hauteur des boulins n’était donc pas technique mais juridique — elle marquait la frontière entre le droit du seigneur et la tolérance accordée au manant.
Une deuxième distinction sépare le pigeonnier isolé du pigeonnier intégré. Beaucoup de colombiers sont des tours autonomes, plantées dans la cour ou le pré comme un ouvrage à part ; mais nombre de fermes logeaient les pigeons dans un comble aménagé au-dessus d’un porche, d’une grange ou d’un fournil, ou dans une tourelle d’angle du logis. Le colombier intégré, moins spectaculaire, n’en relevait pas moins des mêmes règles et des mêmes soins.
Il ne faut pas davantage confondre le colombier avec la tourelle d’escalier ou de décor qui orne tant de manoirs : la tourelle abrite une vis ou couronne un angle par pur ornement, quand le colombier est voué à sa fonction. Seule la présence des boulins et des trous d’envol tranche, car une tourelle peut extérieurement ressembler à une petite fuie.
Le columbarium funéraire romain, enfin, partage avec le colombier son nom et son principe — une paroi d’alvéoles régulières — mais non sa destination : l’un loge des urnes cinéraires, l’autre des couples de pigeons. Cette homonymie n’est pas fortuite : les Romains ont nommé le tombeau à niches d’après le colombier agricole, dont la disposition en rangées de logements offrait une image toute trouvée. Le mot a suivi deux chemins ; l’ouvrage rural n’en garde pas moins l’antériorité.
Pigeonniers remarquables
Le pigeonnier du château d’Assier, dans le Lot, est le plus éloquent témoignage de la fonction ostentatoire du colombier. Élevé en 1537 par Jacques Galiot de Genouillac, grand maître de l’artillerie de François Iᵉʳ et héros de Marignan, il compte parmi les dépendances agricoles dont ce grand serviteur du roi entoura son château. Sa tour cylindrique de onze mètres de hauteur et neuf mètres de diamètre abrite deux mille trois cents boulins — le plus vaste colombier du département. Le chiffre n’est pas gratuit : au tarif coutumier d’un nid par demi-hectare, ces deux mille trois cents boulins répondaient aux quelque mille cent cinquante hectares du domaine, et proclamaient ainsi l’étendue de la seigneurie. L’édifice est inscrit au titre des Monuments historiques par arrêté du 21 novembre 2005 (notice PA46000037).
Le colombier du château d’Aulnay, à Aulnay-de-Saintonge en Charente-Maritime, offre l’image d’un grand colombier médiéval. Cette imposante tour ronde, aujourd’hui privée de sa toiture, conserve ses quelque deux mille boulins et voisine avec un donjon circulaire du XIIᵉ siècle. Elle témoigne de l’ancienneté du colombier à pied dans les provinces de l’Ouest, où il accompagnait les plus vieilles seigneuries.
En Normandie, le pays d’Auge égrène ses colombiers à pans de bois auprès des manoirs. Le manoir de Chiffretot, à Livarot-Pays-d’Auge dans le Calvados, conserve un colombier du début du XVIIᵉ siècle protégé avec le logis (notice PA00111564) ; le manoir de Dougeru, à Saint-Aubin-de-Terregatte dans la Manche, garde un colombier daté de 1578 et 1633, exemple accompli du colombier normand de charpente sur soubassement de silex. Ces édifices, où les boulins ne sont que de simples pots de terre pris dans le torchis, illustrent une tradition régionale du bois aussi savante que celle de la pierre.
Le Sud-Ouest, enfin, aligne ses pigeonniers sur piliers, dont beaucoup datent des décennies qui suivirent l’abolition du privilège. Dans le Quercy, le Tarn-et-Garonne et le Toulousain, ces édifices juchés sur colonnes, à toit pyramidal ou en gradins pied-de-mulet, forment un patrimoine rural d’une densité unique en France ; plusieurs itinéraires touristiques, dans le Lot et le Tarn, en jalonnent la découverte. Isolés au milieu des champs ou associés aux corps de ferme, ils rappellent que le pigeonnier, cessant d’être un droit, était devenu la fierté architecturale du propriétaire terrien.

Le pigeonnier aujourd’hui : patrimoine, charme et conservation
Longtemps négligé, tenu pour une dépendance sans usage une fois tarie la rente de la colombine, le pigeonnier est aujourd’hui l’un des éléments les plus prisés d’une demeure de caractère. Il condense une histoire — celle du privilège féodal et de sa chute —, il offre une silhouette pittoresque, et sa présence signe l’ancienneté d’un domaine mieux qu’aucun autre bâtiment de ferme. Le Quercy et le Sud-Ouest, la Normandie du pays d’Auge, la Bretagne et l’Anjou en gardent les plus belles concentrations, chacune avec sa matière et son type propres.
Cette faveur retrouvée a sauvé nombre d’édifices de la ruine et suscité un mouvement de restauration attentif. Restaurer un pigeonnier suppose de respecter sa logique : rétablir la couverture et ses trous d’envol sans dénaturer le lanternon, conserver ou reconstituer les boulins et la potence qui font tout son intérêt documentaire, entretenir la randière ou les capels dont dépendait sa défense. La tentation de le convertir — en chambre d’hôte, en bureau, en petit logement — se heurte à l’étroitesse et à la pénombre voulues de l’ouvrage, et la meilleure conservation reste souvent celle qui préserve l’édifice pour lui-même.
Beaucoup de pigeonniers, isolés ou intégrés, sont protégés au titre des Monuments historiques, le plus souvent en même temps que le manoir ou la ferme dont ils dépendent ; d’autres relèvent de l’inventaire du patrimoine régional. Sur ces édifices protégés, comme sur ceux situés dans le périmètre d’un monument, les travaux sont soumis au contrôle des services de l’État, car le pigeonnier compte comme un élément patrimonial à part entière, qui appelle les mêmes égards que le manoir dont il dépend.
La valeur du pigeonnier tient enfin à sa charge de mémoire. Ses boulins innombrables disent la rente ailée d’autrefois ; sa hauteur et sa matière, le rang de qui l’édifia ; sa randière et son capel, la guerre menée aux rongeurs ; et le seul fait qu’il subsiste, l’abolition d’un privilège que la nuit du 4 août 1789 emporta. Présenter une demeure ornée de son colombier, c’est faire valoir un cadre remarquable en même temps qu’un pan entier de l’histoire des campagnes françaises, où l’ordre seigneurial s’inscrivait jusque dans le vol des pigeons.
Édifices de référence
Pigeonnier du château d’Assier
Inscrit Monument historique le 21 novembre 2005 (notice PA46000037) ; tour cylindrique de 11 m, 2 300 boulins, le plus vaste colombier du Lot, bâti par Galiot de Genouillac
Colombier du château d’Aulnay
Grand colombier médiéval en tour ronde, aujourd’hui sans toiture, conservant environ 2 000 boulins ; château dont le donjon est classé Monument historique (1925)
Colombier du manoir de Chiffretot
Colombier protégé avec le manoir, inscrit Monument historique (notice PA00111564) ; type normand à pans de bois du pays d’Auge
Colombier du manoir de Dougeru
Colombier de charpente sur soubassement de silex, protégé avec le manoir (notice PA00110659) ; exemple du colombier normand à pans de bois
Pigeonniers sur piliers du Quercy et du Tarn-et-Garonne
Ensemble régional de pigeonniers juchés sur colonnes à capel, à toit pyramidal ou pied-de-mulet ; patrimoine rural d’une densité unique, souvent postérieur à l’abolition du privilège
À la vente chez Groupe Mercure

Propriété du XVIᵉ siècle et son pigeonnier

Château, inscrit à l’inventaire supplémentaire, parc de 9,2 hectares

Château et son pigeonnier, parc de 9,4 hectares

Maison et son pigeonnier

Château et son pigeonnier, parc de 3,9 hectares

Maison du XVIIIᵉ siècle

Propriété et son pigeonnier, parc de 20,4 hectares

Maison de maître et son pigeonnier, parc de 7 hectares
Sources (8)
Mis à jour : 22/07/2026