Types d’édifices
La demeure troglodytique
Habitat soustrait à la roche plutôt que bâti sur elle, la demeure troglodytique creuse ses pièces dans le coteau ou sous le sol, à la faveur d’une pierre tendre — le tuffeau du Val de Loire et de l’Anjou, le falun du Douessin, le calcaire des vallées du Périgord et du Quercy. Née le plus souvent d’une carrière d’extraction réinvestie en logis, elle loge du Moyen Âge au XIXᵉ siècle vignerons, carriers et petites gens, avant de se prolonger en caves à vin et en champignonnières.

La demeure troglodytique est un habitat taillé dans la roche par retrait de matière, et non élevé au moyen de murs rapportés. Elle relève d’une architecture de soustraction : logis, celliers, escaliers, banquettes et parfois cheminées y sont dégagés d’un même bloc, à flanc de coteau ou en sous-sol. Dans le Val de Loire, l’Anjou et la Touraine, on l’a creusée dans le tuffeau, craie tendre et micacée aisée à travailler ; dans le Douessin, dans le falun coquillier ; en Quercy et en Périgord, dans le calcaire des falaises. Nombre de ces cavités procèdent d’une carrière d’extraction de pierre de construction, réoccupée en habitation, puis prolongée en galeries de cave ou de culture.
Nom et notion
Le mot troglodyte procède du grec ancien Trōglodytai (Τρωγλοδύται), composé de trṓglē (τρώγλη), « trou, cavité », et du verbe dýein (δύειν), « s’enfoncer, pénétrer » : littéralement, « celui qui s’enfonce dans les trous ». Le latin Troglodytae a d’abord désigné un peuple des rivages de la mer Rouge que les auteurs anciens disaient loger dans des cavernes. Le terme entre en français au milieu du XIIᵉ siècle, sous la forme troglodite, dans le Lapidaire de Marbode — l’un des premiers traités en langue vulgaire consacrés aux vertus des pierres —, où il conserve son sens ethnographique de peuple habitant sous terre.
L’élargissement du mot à toute personne demeurant dans un lieu souterrain est plus tardif : la lexicographie le date de 1546, puis l’étend en 1752 au mineur logeant dans la roche. L’usage architectural courant — « habitat troglodytique », « demeure troglodytique » — appartient au vocabulaire savant et touristique des XIXᵉ et XXᵉ siècles ; il désigne alors un mode de bâtir singulier plutôt qu’un peuple. Le pluriel des dénominations locales complique d’ailleurs l’enquête : l’archéologie relève, pour la seule aire occitane, une soixantaine de termes couvrant l’habitat rupestre, du balme au cluzeau.
La notion recouvre en réalité deux gestes distincts, unis par le principe de la soustraction. Le premier creuse horizontalement dans un coteau ou une falaise : c’est le troglodytisme de coteau, de loin le plus répandu. Le second s’enfonce verticalement dans un terrain plat, en dégageant d’abord une cour à ciel ouvert autour de laquelle rayonnent les pièces : c’est le troglodytisme de plaine, forme rare qui ne subsiste en France qu’aux alentours de Doué-la-Fontaine. L’une comme l’autre s’opposent à l’architecture ordinaire, où l’on assemble des matériaux pour clore un volume ; ici, le volume préexiste dans la masse et se conquiert en l’évidant.
Cette logique commande une chronologie propre. L’architecture de soustraction efface ses états antérieurs à mesure qu’elle s’agrandit : chaque élargissement d’une salle emporte les traces de l’aménagement précédent, si bien que l’édifice le plus ancien est aussi le plus effacé. Dater une demeure troglodytique suppose donc de relever la topographie complète du réseau, d’en lire les recoupements et d’en déduire une chronologie relative — travail que la rareté des sources écrites rend d’autant plus délicat.
La pierre, condition première
Aucune demeure troglodytique n’existe sans une roche à la fois tendre — pour être creusée à la main — et cohérente — pour tenir en voûte sans s’ébouler. Dans le Val de Loire, cette pierre est le tuffeau, craie tendre micacée du Turonien, étage supérieur du Crétacé déposé voici quelque quatre-vingt-dix millions d’années au fond d’une mer chaude. Le géologue en distingue deux faciès : le tuffeau blanc, ou craie micacée, calcaire fin, tendre et sableux chargé de paillettes de mica blanc et de grains de glauconie, dont la teneur en carbonate de calcium oscille de quarante à quatre-vingts pour cent ; et le tuffeau jaune de Touraine, calcaire bioclastique plus grossier et poreux, à silex bruns, formant la partie haute du Turonien. Le stratotype de l’étage s’étend précisément entre Saumur et Montrichard, aire qui coïncide avec le cœur du pays troglodytique.
Cette pierre a fondé, avant l’habitat, l’architecture monumentale de la région. Extrait du XIIᵉ au XIXᵉ siècle, le tuffeau a fourni la matière des châteaux de la Loire, des collégiales et des hôtels de ville, dont il donne la blancheur reconnaissable. L’extraction descendait en galeries sous les coteaux : à mesure que les carriers — les perreyeux — poussaient le front de taille, ils ménageaient des salles voûtées en ogive, hautes parfois de vingt mètres, en s’arrêtant au-dessus de la nappe d’eau. Ce sont ces vides, laissés par le prélèvement de la pierre à bâtir, qu’une population modeste a réoccupés en logis. La demeure troglodytique du Saumurois est ainsi, souvent, le négatif d’un château voisin : la même pierre, ici dressée en façade, là évidée en habitation.
Au sud-est de Saumur, autour de Doué-la-Fontaine, la roche change de nature. Le sous-sol y conserve d’épais bancs de falun, calcaire coquillier du Miocène moyen — environ dix à douze millions d’années —, sédiment de la « mer des faluns » qui recouvrait alors le Val de Loire. Tendre et sableux, mêlé de coquilles, le falun se prête au creusement mais se délite à l’air ; on l’a extrait en carrières souterraines, notamment pour tailler des sarcophages à l’époque mérovingienne, avant de convertir ces vides en refuges, en fermes, en chapelles et en caves. C’est cette pierre particulière, exploitable en terrain plat, qui a permis à Doué le rare troglodytisme de plaine.
Ailleurs, la demeure troglodytique suit d’autres pierres. Dans les vallées du Périgord et du Quercy, c’est le calcaire massif des falaises jurassiques et crétacées qui offre ses abris-sous-roche et ses corniches ; en vallée du Loir, le tuffeau reparaît. Partout, la géologie précède l’histoire : c’est l’affleurement d’une roche tendre en coteau ou en plateau qui décide où l’habitat troglodytique put naître, et où il resta impossible.

Le troglodyte de coteau
Le troglodytisme de coteau est la forme la plus ancienne et la plus répandue. On l’établit à flanc de vallée, là où la rivière a entaillé le plateau et mis la roche tendre à nu. Le logis s’ouvre alors dans le coteau, sous la corniche de pierre dure qui le coiffe et le protège du ruissellement. De l’extérieur, la demeure se réduit à une façade — mur de clôture percé de portes et de fenêtres, parfois orné d’un encadrement mouluré — plaquée contre le rocher ; derrière elle, les pièces s’enfoncent dans la masse, éclairées par la seule ouverture frontale et prolongées de galeries obscures.
L’orientation gouverne l’implantation. Le long de la Loire, de Blois à Vouvray, les caves se creusent de préférence dans les coteaux exposés au midi de la rive droite, qui reçoivent le soleil et sèchent l’humidité ; au-delà, le dispositif s’inverse avec l’orientation des vallées. La demeure de coteau associe couramment plusieurs niveaux étagés reliés par des escaliers taillés dans le tuffeau. À Trôo, en vallée du Loir, la cité troglodytique se déploie ainsi en terrasses sur trois niveaux, desservis par huit escaliers publics, dans un dédale de plus de quatre cents cavités où l’on habite depuis le Moyen Âge ; les cheminées des logis inférieurs y débouchent à même le sol des jardins supérieurs, panaches de fumée surgissant du plateau.
L’aménagement intérieur relève entièrement de la taille. Les murs et les voûtes sont dégagés au pic, les niches, les banquettes, les mangeoires, les escaliers et jusqu’aux conduits de fumée creusés dans le tuffeau. Point de charpente ni de plancher rapporté dans les parties enterrées : le vide fait la pièce. Cette économie de moyens explique la faveur de longue date de l’habitat troglodytique auprès des petites gens — vignerons, carriers, journaliers — qui trouvaient là un logis presque sans achat de matériaux, à ménager selon les besoins et les naissances.
L’avantage décisif est thermique. La masse rocheuse qui enveloppe la demeure lui assure une forte inertie : la température y demeure quasi constante toute l’année, de l’ordre de douze à quatorze degrés, fraîche l’été, hors gel l’hiver. Cette régularité, précieuse pour l’habitant, rendait aussi ces caves idéales pour la conservation du vin et, plus tard, pour la culture des champignons — deux usages qui prolongèrent la vie des lieux quand ils cessèrent d’être habités.

Le troglodyte de plaine, singularité douessine
Le troglodytisme de plaine constitue une exception française, cantonnée pour l’essentiel à Doué-la-Fontaine et à ses environs, où le falun affleure sous un terrain plat dépourvu de coteau. Faute de flanc de vallée à creuser, on s’enfonce verticalement. Le principe est constant : on dégage d’abord dans le sol une cour rectangulaire à ciel ouvert — dite localement cour carrée ou carrie — dans laquelle on descend par une rampe ou un escalier ; puis, à partir des parois de cette cour, on creuse horizontalement les pièces d’habitation et les étables. Le logis se trouve ainsi tout entier sous le niveau du sol naturel, invisible depuis la campagne environnante.
Le village troglodytique de Rochemenier, à Louresse-Rochemenier, en offre l’exemple le plus complet. Mentionné dès 1238 sous le nom de Rupes Mainerii, il réunit environ deux cent cinquante salles souterraines réparties entre une quarantaine d’anciennes fermes, dont les plus anciennes remontent au XIIIᵉ siècle. Autour de chaque cour s’ordonnent le logis, les dépendances agricoles, les silos et les celliers, et jusqu’à une chapelle souterraine creusée au XIIIᵉ siècle. Ouvert à la visite depuis 1967, le site conserve le mobilier, l’outillage agricole et viticole et les objets quotidiens de ses derniers habitants, témoins d’une civilisation paysanne enfouie.
L’ancienneté de l’occupation du plateau douessin déborde l’habitat proprement dit. C’est là qu’au tournant des IXᵉ et Xᵉ siècles fut édifiée l’aula carolingienne de Doué-la-Fontaine — vaste salle de pierre de quelque vingt-trois mètres sur dix-sept, aux murs épais de près de deux mètres. À la suite d’un incendie, vers 930-950, on en obtura les ouvertures, on la surhaussa d’un étage et l’on aveugla le rez-de-chaussée en cellier, faisant de la salle une tour maîtresse fortifiée : cette transformation range Doué parmi les plus anciens châteaux de pierre connus. Le même sous-sol de falun a donc porté, presque côte à côte, l’un des premiers donjons du royaume et l’un des plus denses villages troglodytiques de plaine.
Le falun a en outre fait de Doué un centre d’extraction singulier. Ses carrières souterraines, exploitées dès l’époque mérovingienne pour la fabrication de sarcophages, présentent de hautes salles régulières que la réoccupation a converties en refuges, en fermes et en caves. Le sous-sol douessin superpose ainsi les strates d’usage — carrière de sarcophages, habitat troglodytique, chai, champignonnière — sur un même volume creusé, palimpseste que l’archéologie s’attache à déchiffrer.

Bâtir en creux : plan, structure, décor
La demeure troglodytique inverse les données ordinaires de la construction. La structure n’est pas un assemblage porteur mais la roche elle-même, laissée en place ; le vide dégagé fait office de pièce, la voûte non taillée assure la portée. La stabilité tient à la qualité du banc creusé et à l’épaisseur de roche conservée au-dessus — le ciel de la salle — ainsi qu’aux piliers de masse que le carrier ménageait en réserve dans les grandes galeries. L’équilibre reste précaire : l’eau d’infiltration, le gel et l’altération du tuffeau exposent ces plafonds à la desquamation et, à terme, à l’effondrement, risque majeur du bâti troglodytique.
Le plan se lit comme une arborescence plutôt que comme un tracé fermé. À partir de l’ouverture — porte de coteau ou cour de plaine —, les pièces s’enchaînent en enfilade ou rayonnent en galeries, s’adaptant au front de taille et aux nécessités du moment. On agrandit une salle à la naissance d’un enfant, on perce une nouvelle galerie pour loger une bête, on relie deux logis par un passage : la demeure croît par excavation successive, sans plan préétabli, au gré de la famille et de l’exploitation.
Tout l’équipement domestique est tiré du massif. Le pic dégage, à même la paroi, les niches de rangement, les banquettes, les mangeoires des étables, les cuves des celliers, les marches des escaliers et les conduits de cheminée. Cette continuité de la matière — sol, murs, mobilier fixe procédant d’un seul bloc — donne à l’espace troglodytique son caractère propre, où le meuble ne se distingue plus de l’architecture. On y ajoutait, en avant du rocher, les seuls éléments impossibles à creuser : huisseries, cloisons de bois, façade de moellons hourdis à la chaux.
Le décor demeure sobre, à la mesure de l’humilité sociale du type ; il se concentre sur la façade et sur les ouvertures. Les demeures les plus soignées reçoivent un encadrement mouluré, une accolade gothique, un blason effacé, tandis que la falaise conserve parfois croix, dates et graffiti gravés par les habitants. Là où le troglodyte se fait fort ou chapelle, la taille s’élève au rang d’art : voûtes d’ogive dégagées dans la masse, piliers, enfeus et niches liturgiques attestent que l’architecture de soustraction pouvait, à l’occasion, rivaliser d’ambition avec l’architecture bâtie.

Aires et variantes régionales
Le Val de Loire concentre le premier ensemble troglodytique d’Europe, et le Saumurois, au sein de ce territoire, la plus forte densité de sites. Le Maine-et-Loire à lui seul compterait près de mille deux cents kilomètres de galeries et quelque quatorze mille cavités, réparties entre coteau et plaine, de Montsoreau et Turquant à Doué et Rochemenier. C’est là que le type atteint sa plus grande extension et sa plus grande variété, du logis de vigneron à la ferme souterraine complète, en passant par les villages entiers creusés dans le plateau.
En vallée du Loir, le tuffeau porte des cités de coteau comme Trôo, dont l’étagement en terrasses et le labyrinthe de galeries firent, dès l’Antiquité, un site défensif de premier ordre, perché soixante mètres au-dessus de la rivière. Le troglodytisme y épouse le relief abrupt, multipliant les niveaux et les escaliers, au point que la commune se donne, aujourd’hui encore, pour une petite cité troglodytique.
Le Périgord offre une autre échelle, plus monumentale et plus ancienne. Dans la vallée de la Vézère, la falaise de La Roque Saint-Christophe, à Peyzac-le-Moustier, développe sur près d’un kilomètre de long et quatre-vingts mètres de haut une centaine d’abris et de longues terrasses étagées ; occupée dès la préhistoire, elle fut aménagée au Moyen Âge en fort et en cité troglodytiques habités jusqu’aux abords de la Renaissance. Classée au titre des Monuments historiques, tenue pour le plus vaste complexe troglodytique d’Europe, elle illustre la profondeur de temps de cet habitat, du refuge paléolithique au bourg médiéval.
En Quercy, la falaise calcaire des vallées du Lot et du Célé porte les roques, fortifications troglodytiques adossées ou creusées dans la paroi, que la mémoire locale a baptisées « châteaux des Anglais » — non qu’elles fussent anglaises, mais parce que la guerre de Cent Ans y logea tour à tour garnisons et routiers, et que toute place tenue par l’ennemi devenait « des Anglais ». La roque de Bouziès, adossée à la falaise face au village, en offre un exemple caractéristique ; une fenêtre géminée à arcs brisés, décrite en 1831 mais aujourd’hui disparue, oriente sa datation vers les XIIIᵉ ou XIVᵉ siècles. Ici, le troglodyte n’est plus logis paysan mais ouvrage défensif, marquant une variante fortifiée du type.
Une civilisation du sous-sol
L’habitat troglodytique fut d’abord un habitat de nécessité, celui d’une population modeste que l’économie de la construction attirait vers la roche. Creuser son logis coûtait la peine mais non le matériau ; on l’agrandissait à volonté, on y adjoignait étable, cellier et fournil sans autre dépense que le travail du pic. Vignerons, carriers, journaliers et petits paysans y trouvaient un abri tempéré et durable, souvent doublé d’un métier : le carrier logeait au flanc de la carrière qu’il exploitait, le vigneron au-dessus de la cave où il conservait son vin.
La demeure troglodytique s’insère ainsi dans une économie de coteau où l’extraction de la pierre et la culture de la vigne se conjuguent. Les mêmes galeries qui livraient le tuffeau des châteaux servaient de chais frais et sombres ; la façade de coteau abritait le logis, la galerie profonde le tonneau. Cette double vocation — habiter et conserver — a soudé, des siècles durant, l’habitat rupestre au terroir viticole du Saumurois et de la Touraine, et fixé sur le coteau une part notable du peuplement rural.
La reconversion la plus célèbre vint du champignon. La culture du champignon de couche, dit « de Paris », avait été perfectionnée au début du XIXᵉ siècle par l’horticulteur Chambry dans les carrières et catacombes désaffectées de la capitale, dont il avait pris le nom. Lorsque, à la fin du XIXᵉ siècle, l’extraction du tuffeau déclina et libéra des kilomètres de galeries, cette culture migra vers le Saumurois, dont les caves offraient la même fraîcheur constante et la même humidité. Le Val de Loire, et singulièrement le Maine-et-Loire, en devint le premier foyer de production français — greffant sur l’habitat troglodytique une activité agricole souterraine qui lui survécut.
L’extraction du tuffeau s’éteignit au début du XXᵉ siècle et cessa presque entièrement après la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de logis troglodytiques furent alors abandonnés, tenus pour insalubres et démodés, tandis que d’autres se maintinrent en usage jusque dans les années 1960. Les galeries vides, elles, trouvèrent de nouveaux emplois — champignonnières, chais, ateliers, garages —, prolongeant sous terre une vie que la surface avait délaissée.

Distinctions : la maison de tuffeau et ses voisins
La demeure troglodytique se distingue avant tout de la maison bâtie de la même pierre. Dans le Val de Loire, le logis et la maison de maître de tuffeau élèvent au-dessus du sol des murs de pierre de taille appareillés, coiffés d’ardoise ; le troglodyte, lui, ne dresse aucun mur porteur et loge dans le vide de la carrière. Beaucoup de demeures ligériennes tiennent d’ailleurs des deux : un corps de logis bâti en façade prolongé, à l’arrière, de pièces creusées dans le coteau — le demi-troglodyte, où la construction et l’excavation se relaient sur une même maison.
Il convient de ne pas confondre l’habitat troglodytique avec la borie ni avec la cabane de pierre sèche des garrigues méridionales. La borie est un ouvrage de construction : elle empile, sans mortier, des pierres plates en encorbellement jusqu’à fermer une voûte au-dessus du sol. Le troglodyte procède du geste inverse : il ne monte rien, il évide. L’une ajoute la matière, l’autre la retire ; la ressemblance de leurs voûtes n’est qu’apparente, et leur principe constructif s’oppose terme à terme.
La distinction avec l’habitat fortifié demande également d’être posée. Les roques du Quercy et les forts de falaise du Périgord sont troglodytiques par leur creusement, mais militaires par leur destination : ils tiennent du château fort autant que de la demeure. On réservera le nom de demeure troglodytique à l’habitat domestique et agricole — logis, ferme, cellier —, en distinguant de lui l’ouvrage défensif rupestre, même si l’un et l’autre relèvent de la même technique de la soustraction.
Reste enfin la frontière avec l’édifice creusé de vocation religieuse. L’église rupestre, la chapelle et l’ermitage taillés dans le roc partagent avec la demeure troglodytique la matière et le procédé, mais non l’usage. La chapelle souterraine de Rochemenier, dégagée au XIIIᵉ siècle au cœur du village, illustre le voisinage des deux fonctions : le même geste creuse le logis paysan et le sanctuaire, sans que l’un se réduise à l’autre.
Postérité et valeur patrimoniale
Longtemps méprisée comme un habitat de pauvreté, la demeure troglodytique a connu depuis la fin du XXᵉ siècle un renversement d’estime. Sa faible empreinte au sol, son inertie thermique et son insertion discrète dans le paysage en ont fait, aux yeux de l’architecture contemporaine, un modèle d’économie et de sobriété ; les logis délaissés se sont mués en demeures de caractère, en gîtes — les troglogîtes — et en ateliers d’artistes, à Turquant comme en vallée du Loir. Le sous-sol, jadis subi, se trouve désormais recherché.
Cette réhabilitation s’est doublée d’une mise en valeur muséale et touristique. Le musée du village troglodytique de Rochemenier, ouvert dès 1967, le Centre des Perrières et les sites du Douessin, les cités de coteau de Trôo et de La Roque Saint-Christophe accueillent chaque année un large public venu lire, dans la roche, une civilisation de l’habitat enfoui. Le Val de Loire troglodytique participe ainsi, au sein du bien inscrit au patrimoine mondial, d’un paysage culturel où le bâti et le creusé se répondent.
La protection au titre des Monuments historiques touche surtout les ensembles majeurs — La Roque Saint-Christophe en Périgord, certaines roques et chapelles rupestres —, tandis que l’immense masse des logis ordinaires relève, elle, de l’inventaire général et de la vigilance des collectivités. La dispersion de ce patrimoine, sa fragilité géologique et la difficulté à en dater les états rendent sa conservation d’autant plus exigeante.
Le principal péril demeure la roche elle-même. Le tuffeau et le falun, tendres et sensibles à l’eau, se desquament et se fissurent ; les plafonds de carrière et de logis troglodytiques menacent d’effondrement dès que l’entretien cesse, et les fontis — affaissements du sol au-dessus des vides — inquiètent jusqu’aux communes bâties sur d’anciennes galeries. Surveiller les ciels de carrière, conforter les voûtes et gérer les infiltrations constituent l’ordinaire de la préservation de cet habitat, dont la survie tient à la stabilité de la pierre qui l’a fait naître.
Édifices de référence
Village troglodytique de Rochemenier
Musée du village troglodytique (ouvert au public depuis 1967)
La Roque Saint-Christophe, fort et cité troglodytiques
Classé au titre des Monuments historiques
Petite Cité de Caractère ; site troglodytique de coteau habité
Carrières et troglodytes de Doué (site des Perrières et sarcophages)
Site troglodytique aménagé et ouvert à la visite
Roque de Bouziès (« château des Anglais »)
Fortification troglodytique de falaise
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (8)
Mis à jour : 17/07/2026




