Styles de demeures

La maison bourguignonne

maison de Bourgogne · maison vigneronne bourguignonne

Logis de calcaire de Bourgogne, blond ou gris selon le terroir, coiffé de tuiles plates et souvent bâti sur une cave voûtée où mûrit le vin ; les demeures d’apparat portent la tuile vernissée en losanges polychromes.

La cour de l’Hôtel-Dieu de Beaune et ses toits de tuiles vernissées polychromes
La cour de l’Hôtel-Dieu de Beaune (fondé en 1443), toits de tuiles vernissées, icône de la Bourgogne.Benjamin Smith — CC BY-SA 4.0

La maison bourguignonne est un logis de pierre calcaire, blonde ou grise selon le bassin d’extraction, aux volumes compacts et aux toits de tuiles plates. Dans les pays de vigne, elle s’élève sur une cave voûtée où le vin repose, le logis desservi par une galerie ou un escalier extérieur qui surmonte l’accès du cellier ; les édifices princiers, hospitaliers et bourgeois de la région portent la tuile vernissée disposée en losanges de couleurs, héritée du grand décor des ducs de Bourgogne.

Le mot et la chose

L’adjectif bourguignon procède du latin Burgundionem, qui désigne les Burgondes, ce peuple germanique installé dans la vallée du Rhône et de la Saône au Vᵉ siècle et dont le nom a fixé celui de la province. Le Centre national de ressources textuelles et lexicales en relève l’attestation dès la seconde moitié du XIIᵉ siècle, dans la forme parler bourgengon, avant que la graphie moderne ne se stabilise à la fin du XVᵉ siècle. Le mot dit d’abord une appartenance, celle d’un homme, d’un vin ou d’un ouvrage à la terre de Bourgogne.

Appliquée à l’habitat, l’expression maison bourguignonne ne recouvre pas un type unique mais une famille de logis qui partagent une matière, le calcaire des plateaux, et une économie, celle de la vigne et du négoce. Entre la Côte viticole et les plaines céréalières, entre le Mâconnais du sud et le Châtillonnais du nord, elle décline des accents distincts sans jamais perdre son socle de pierre blonde et son toit de petites tuiles.

De cette famille émerge une figure dominante, la maison vigneronne, née de l’alliance du logis et du cellier. Sous elle s’ouvre la cave où le vin patiente ; au-dessus se tient l’habitation, à laquelle on accède par une galerie ou un escalier de pierre. C’est cette maison-là, adossée au vignoble des Côtes de Nuits et de Beaune, que la mémoire régionale retient d’abord.

Origines et société

La Bourgogne médiévale est une puissance : le duché des Valois, du XIVᵉ au XVᵉ siècle, rivalise avec le royaume de France et couvre ses résidences d’un faste qui essaime jusque dans l’architecture. Le grand décor ducal, ses toitures de couleur et son goût de la pierre taillée descendent des palais vers les hôtels des officiers, des marchands et des chapitres, façonnant un langage bâti que les campagnes viticoles reprendront à leur mesure.

L’économie du vin porte cette architecture. Sur l’étroite bande de coteaux qui court de Dijon à Santenay, la vigne fait vivre une paysannerie aisée, des négociants et des ordres religieux propriétaires de clos. L’abbaye de Cîteaux, berceau de l’ordre cistercien fondé en 1098 à l’époque médiévale, y a délimité dès le Moyen Âge des parcelles closes de murs, ces climats que l’Unesco a inscrits au patrimoine mondial le 4 juillet 2015 comme paysage culturel du vignoble bourguignon.

De cette société vigneronne naît un habitat où le travail et la demeure se superposent. Le vin exige une cave, la cave commande le plan, et la maison tout entière s’organise autour de ce ventre de pierre fraîche. Les demeures les plus cossues, celles des marchands de Beaune ou des chanoines de Dijon, se paient en outre le luxe d’un toit vernissé, marque visible d’une réussite bâtie sur le négoce et la terre.

Le plan, la pierre et la cave

La Bourgogne est un grand pays de pierre. Cinq bassins d’extraction en fournissent le calcaire, du Mâconnais au sud au Tonnerrois et au Châtillonnais au nord, en passant par le Nivernais et le Comblanchien de la Côte-d’Or. Selon le gisement, la teinte varie du blond doré à l’ocre et au gris ; la pierre de Comblanchien, dure et veinée, s’approche du marbre et gagnera les grands chantiers parisiens. Cette abondance minérale explique la solidité et la sobriété des murs bourguignons.

Le mur courant est de moellon, ces pierres brutes tirées des carrières voisines et hourdées au mortier de chaux, tandis que la pierre de taille se réserve aux points nobles : encadrements des baies, chaînages d’angle, marches et supports de la galerie. La distribution suit la logique du vin. Au niveau semi-enterré s’étend la cave, voûtée en plein cintre ou en anse de panier, courbe surbaissée plus économe de hauteur ; son sol reste en terre battue, gage d’une hygrométrie et d’une fraîcheur constantes pour la conservation du vin.

Au-dessus de ce socle voûté, l’habitation se développe sur un ou deux niveaux. La façade principale s’ouvre par une galerie ou un balcon de pierre qui domine les accès du cellier et dessert le logis, souvent flanqué de deux volées d’escalier symétriques. Cette organisation en trois strates — cave, galerie, logis — donne à la maison vigneronne sa silhouette caractéristique, plus haute que large, qui distingue d’emblée le logis du vigneron de la simple ferme de plaine.

Maison vigneronne de pierre à galerie et cour à Saint-Aubin, en Côte-d’Or
Maison vigneronne à Saint-Aubin : le logis de pierre sur sa cave, en Côte-d’Or.Jean de l’Auxois — CC BY-SA 4.0

La tuile vernissée, signature ducale

L’élément le plus célèbre du bâti bourguignon ne coiffe pourtant qu’une minorité d’édifices : la tuile vernissée, tuile de terre cuite recouverte d’une glaçure colorée qui la rend luisante et imperméable. Selon les toitures polychromes de Bourgogne étudiées par le Centre d’études médiévales d’Auxerre, la technique, connue des Romains, gagne l’Île-de-France et la Normandie dès la fin du XIIᵉ siècle avant de s’implanter en Bourgogne au XIVᵉ siècle ; le château de Tonnerre en portait déjà en 1295.

La couleur naît d’oxydes métalliques mêlés à la glaçure de plomb : le cuivre donne le vert, le fer le jaune et l’ocre, le manganèse le brun-rouge et le noir. Par souci d’économie, seul le pureau, la partie visible de la tuile plate rectangulaire, recevait l’émail. Disposées en assises alternées, ces tuiles composent des semis de losanges, des chevrons et des résilles géométriques qui animent les longs pans de toiture d’un chatoiement minéral.

Deux fois plus coûteuse que la tuile ordinaire, la couverture vernissée valait marqueur de pouvoir. Elle couvrit d’abord les cathédrales, puis les résidences des ducs Valois, avant de gagner les hôtels bourgeois et l’architecture hospitalière. Tombée en déshérence au XVIIIᵉ siècle, elle renaît au XIXᵉ siècle avec les grandes restaurations et l’historicisme, jusqu’à devenir l’emblème visuel de la région ; la couverture courante des maisons, elle, demeure de sobre tuile plate sans émail.

Toits de tuiles vernissées à motifs de losanges polychromes de l’Hôtel-Dieu de Beaune
Les tuiles vernissées en losanges de l’Hôtel-Dieu de Beaune, héritage du grand décor bourguignon.Jebulon — Public domain
Toit de tuiles vernissées et lucarnes d’une maison de Dijon
Toit vernissé d’une maison de Dijon : le décor d’apparat gagne le logis urbain cossu.GO69 — CC BY-SA 4.0

Nuances régionales

Sous l’unité de la pierre et de la tuile, la maison bourguignonne se module selon les terroirs. Au sud, le Mâconnais et le Chalonnais empruntent au voisinage méridional : la tuile canal romaine y remplace parfois la tuile plate, la pente s’adoucit et les galeries de bois annoncent déjà la Bresse. La pierre y prend des tons chauds, du blond de Buxy au doré de Saint-Martin.

Au cœur du vignoble, sur les Côtes de Nuits et de Beaune, la maison vigneronne atteint sa forme la plus aboutie : cave profonde, galerie de pierre, volumes serrés contre la rue du village. Plus au nord, l’Auxerrois, le Tonnerrois et le Châtillonnais donnent des logis plus austères, murs de moellon gris, toits plus raides, où l’influence des plateaux calcaires et des froids continentaux prend le dessus.

À l’échelle sociale, la gradation va de la modeste maison de vigneron, réduite à sa cave et à son logis d’une pièce par niveau, jusqu’à la maison de maître du négociant, qui multiplie les travées, encadre une cour et couronne son toit d’une tuile de couleur. Entre les deux se déploie tout un peuple de demeures de caractère, où la pierre de taille gagne du terrain à mesure que monte l’aisance.

Par contraste

La galerie extérieure qui dessert le logis au-dessus de la cave n’appartient pas en propre à la Bourgogne. On la retrouve, sous d’autres cieux, dans la maison quercynoise, où l’escalier de pierre mène à un bolet, balcon couvert servant de vestibule à l’étage. La parenté de silhouette s’arrête là : le Quercy oppose son calcaire blanc ou gris et sa tuile canal du Midi à la pierre plus dense et à la tuile plate bourguignonnes, et sa galerie procède d’un climat sec et non de l’exploitation viticole.

De la maison vigneronne générique, répandue de la Champagne au Beaujolais, la version bourguignonne se distingue par sa pierre de taille abondante, ses caves voûtées de qualité et, pour les plus riches, sa toiture émaillée. Là où d’autres vignobles se contentent de murs de moellon crépis et de charpentes sommaires, la Côte a bâti dans la belle pierre calcaire, portée par la valeur exceptionnelle de ses crus.

Le logis vigneron ne se confond pas davantage avec le château viticole, demeure d’apparat que le négoce du XIXᵉ siècle a multipliée au milieu des clos. Le premier est une maison de travail où l’homme vit sur sa cave ; le second, une résidence de plaisance où le chai se sépare du corps de logis. Le château du Clos de Vougeot, avec sa cuverie cistercienne et son aile Renaissance, illustre ce registre monumental que la maison bourguignonne n’atteint qu’exceptionnellement.

Édifices remarquables

L’Hôtel-Dieu de Beaune, fondé en 1443 par Nicolas Rolin, chancelier du duc Philippe le Bon, et son épouse Guigone de Salins, demeure l’exemple canonique de la toiture vernissée. Ses longs pans de tuiles à losanges verts, jaunes, bruns et noirs, couronnant une architecture gothique flamboyante d’inspiration flamande, ont fixé pour toujours l’image du grand décor bourguignon ; l’ensemble est classé Monument historique dès 1862.

Le château du Clos de Vougeot, au cœur du vignoble, marie une cuverie du XVᵉ siècle, où quatre pressoirs à vin des moines de Cîteaux subsistent, à une aile résidentielle ajoutée en 1551 par l’abbé du monastère. Classé Monument historique par arrêté du 9 mars 1949, il est devenu en 2015 le siège des Climats de Bourgogne au moment de leur inscription à l’Unesco. Plus au sud, le château de Sully, entre Autun et Beaune, offre le plus vaste ensemble de la Renaissance en Bourgogne méridionale.

Aux côtés de ces monuments, tout un patrimoine de caractère porte la même grammaire : maisons vigneronnes des villages de la Côte-d’Or, à Meursault, Pommard ou Nuits-Saint-Georges, avec leur galerie de pierre au-dessus des caves ; hôtels de négociants de Beaune et de Dijon, dont les toits vernissés répondent à celui de l’Hôtel-Dieu ; château de La Rochepot enfin, dont la couverture polychrome fut rétablie au début du XXᵉ siècle dans la veine de l’historicisme régional.

Le château du Clos de Vougeot au milieu des vignes de la Côte
Le château du Clos de Vougeot, au cœur du vignoble classé de la Côte de Nuits.Wikipedro — CC BY-SA 4.0
Cave à bouteilles voûtée du château du Clos de Vougeot
La cave du Clos de Vougeot : le vin mûrit sous le logis, cœur de la maison des pays de vigne.Edlitolc — CC BY-SA 3.0

La valeur patrimoniale

La conservation de la maison bourguignonne engage d’abord la pierre. Le calcaire local, tendre ou dur selon le banc, se restaure au mortier de chaux, jamais au ciment qui l’asphyxie ; le rejointoiement, le remplacement des moellons gélifs et le nettoyage doux des parements exigent des carrières et des savoir-faire régionaux que la Fondation du patrimoine et les services des Monuments historiques contribuent à maintenir. La cave voûtée, colonne vertébrale de l’édifice, demande une vigilance constante contre les infiltrations et les reprises maladroites.

La tuile vernissée pose un défi plus rare. Sa fabrication, presque disparue au XIXᵉ siècle, ne survit qu’auprès de quelques tuileries capables de reproduire les glaçures anciennes et leurs motifs ; toute réfection d’un toit de couleur relève du chantier d’exception, coûteux et surveillé, dont l’Hôtel-Dieu de Beaune fut le laboratoire. La tuile plate courante, plus accessible, réclame néanmoins un tri patient des pièces d’époque pour préserver la patine des couvertures.

Sur le marché de la demeure de caractère, la maison vigneronne bourguignonne jouit d’une valeur singulière, adossée au prestige mondial du vignoble et à la protection des Climats. Une cave saine, une galerie de pierre intacte, un toit sans surcharge de ciment font le prix de ces logis, plus recherchés à mesure que se raréfient les exemples non dénaturés. La rareté d’un toit vernissé, elle, place l’édifice dans une catégorie à part, où la conservation prime sur toute autre considération.

Le vignoble de la Côte devant le château du Clos de Vougeot
Les climats de Bourgogne autour du Clos de Vougeot, inscrits au patrimoine mondial en 2015.PIERRE ANDRE LECLERCQ — CC BY-SA 4.0

Édifices de référence

  • Hôtel-Dieu ou Hospices civils de Beaune

    Beaune (Côte-d’Or) · XVᵉ siècle

    Classé Monument historique en 1862

  • Château du Clos de Vougeot

    Vougeot (Côte-d’Or) · XVIᵉ siècle

    Classé Monument historique en 1949

  • Château de Sully

    Sully (Saône-et-Loire) · XVIᵉ siècle

    Classé Monument historique

  • Château de La Rochepot

    La Rochepot (Côte-d’Or) · XVᵉ siècle

    Classé Monument historique

  • Cathédrale Saint-Bénigne

    Dijon (Côte-d’Or) · XIVᵉ siècle

    Classée Monument historique

  • Maisons vigneronnes de la Côte de Beaune

    Meursault et Pommard (Côte-d’Or) · XVIIIᵉ siècle

    Site inscrit au patrimoine mondial (Climats de Bourgogne)

À la vente chez Groupe Mercure

Quelques biens de ce style figurant dans nos sélections.

Sources (7)
  • Hôtel-Dieu ou Hospices civils de Beaune — notice Mérimée PA00112112

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture — POPConsulter
  • Château de Clos-Vougeot — notice Mérimée PA00112745

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture — POPConsulter
  • La maison vigneronne bourgeoise — typologie du bâti

    CAUE de Bourgogne-Franche-Comté

    Inventaire du patrimoineCAUE Bourgogne-Franche-ComtéConsulter
  • Les Climats du vignoble de Bourgogne

    Source institutionnelleUnesco — Patrimoine mondial2015Consulter
  • Bourguignon — étymologie

    Dictionnaire raisonnéCNRTLConsulter
  • Les toitures polychromes en Bourgogne du XIVᵉ au XXᵉ siècle

    Centre d’études médiévales d’Auxerre

    ArticleOpenEdition — BucemaConsulter
  • Tuile vernissée de Bourgogne

    ArticleWikipédiaConsulter
Bourgognecalcairetuiles vernisséesmaison vigneronnecave voûtéetuile plateXVᵉ siècle

Mis à jour : 20/07/2026