Territoires & paysages
Les terrasses de culture
Escalier de murs et de plates-formes accroché au versant, la terrasse de culture retient la terre que la pluie emporterait. Les Cévennes en portent des milliers d’hectares, bâtis pierre à pierre pour le châtaignier, le mûrier et la vigne.

La terrasse de culture est une plate-forme horizontale gagnée sur une pente, soutenue par un mur de pierre sèche et remblayée de terre rapportée ou retenue sur place. Son objet est triple : arrêter l’érosion en supprimant le ruissellement continu, augmenter l’épaisseur du sol cultivable, et rendre le travail possible sur des versants où l’on ne tiendrait pas debout. Elle porte un nom différent dans chaque pays : « restanque » en Provence, « faïsse » ou « bancel » en Cévennes et en Languedoc, « traversier » dans les Alpes du Sud, « planche » ailleurs. Sa construction représente un investissement de travail considérable — on compte plusieurs journées d’homme pour quelques mètres de mur —, consenti sur des générations et transmis avec la parcelle. Son abandon, à partir du XIXᵉ siècle, a livré des versants entiers à l’érosion et à la friche.
Retenir la terre
Sur une pente nue, chaque orage emporte le sol vers le bas. La terrasse casse cette continuité : l’eau qui atteint la plate-forme s’infiltre ou s’écoule lentement vers le mur, traverse la maçonnerie sèche qui joue le rôle de filtre drainant, et repart sans entraîner de particules. Le mur, monté sans mortier, laisse passer l’eau tout en retenant la terre, ce qu’un mur maçonné ne saurait faire sans se rompre à la première charge hydraulique.
La coupe d’une terrasse bien faite comporte plusieurs couches : un blocage de grosses pierres derrière le parement, une couche de cailloutis qui draine, puis la terre végétale. Le mur lui-même est fruité — il s’incline légèrement vers l’amont —, et ses pierres sont posées en léger pendage vers l’extérieur pour évacuer. Des escaliers volants, pierres saillantes en encorbellement, permettent de passer d’un niveau à l’autre sans occuper de surface cultivable, et des ouvertures aménagées, les barbacanes, canalisent le trop-plein.
Les Cévennes, montagne de terrasses
Aucun massif français n’a été terrassé avec cette intensité. Sur les schistes et les granites cévenols, des versants entiers ont été convertis en escaliers de faïsses, parfois sur cinq cents mètres de dénivelé et jusqu’à des pentes de trente degrés. Ces terrasses portaient la triade cévenole : le châtaignier, dit l’arbre à pain, dont le fruit nourrissait hommes et bêtes ; le mûrier, qui alimentait l’élevage du ver à soie ; la vigne et le seigle sur les meilleures planches.
L’élevage du ver à soie a laissé son bâti propre : la magnanerie, longue pièce d’élevage aux fenêtres nombreuses et à la cheminée continue, souvent aménagée à l’étage d’un mas. Sa fortune s’est effondrée avec la maladie du ver, la concurrence asiatique et l’ouverture du canal de Suez à partir des années 1860, et l’exode a suivi. Ces paysages sont aujourd’hui inclus dans le bien inscrit en 2011 par l’UNESCO sous le nom des Causses et des Cévennes, où le terrassement est reconnu comme une composante de l’agro-pastoralisme méditerranéen.
Provence, Alpes, Pyrénées, littoral
La Provence appelle restanques ses terrasses d’oliviers et d’amandiers, montées en pierre sèche calcaire, souvent associées aux bories et aux clapiers d’épierrement. Les Alpes du Sud et le Queyras portent des traversiers étroits jusqu’à des altitudes élevées ; le Béarn et le Pays basque terrassent leurs versants pour le maïs et la vigne ; la Savoie pour la vigne de Chautagne et de Cluse.
Sur le littoral, deux cas se distinguent par leur ampleur. La Côte Vermeille, autour de Banyuls et de Collioure, présente un système complet où les terrasses de schiste sont drainées par un réseau d’aqueducs et de peus de gall — rigoles en patte d’oie qui répartissent l’eau des orages —, dispositif indispensable sur des pentes exposées à des pluies violentes. La Côte d’Azur et la Corse en portent également, souvent recouvertes par l’urbanisation ou la friche.
L’abandon et ses conséquences
La terrasse est une construction vivante : elle exige un entretien annuel — remonter les pierres tombées, curer les rigoles, dégager la végétation dont les racines écartent le parement. Dès qu’on cesse, la dégradation s’enchaîne : une pierre descellée entraîne une brèche, la brèche laisse passer l’eau, l’eau creuse et le pan de mur s’effondre en emportant la terre de la plate-forme. Un versant abandonné depuis cinquante ans a souvent perdu la moitié de ses murs.
Les conséquences dépassent le paysage. Un versant terrassé retient l’eau et ralentit les crues ; le même versant délité restitue brutalement les pluies au fond de vallée. Plusieurs études conduites après les épisodes cévenols l’ont établi, et la restauration des terrasses figure désormais parmi les mesures de prévention des risques naturels autant que parmi les actions patrimoniales. Le savoir-faire nécessaire, celui de la pierre sèche, est inscrit depuis 2018 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Une propriété en terrasses
Acheter un mas, une bergerie ou une maison de village avec des terrasses, c’est acquérir un ouvrage d’art autant qu’un terrain. L’état des murs se juge à trois indices : le ventre — un renflement signale une poussée que le mur ne tient plus —, les brèches, et la végétation ligneuse installée dans le parement. La reprise d’un mur de soutènement se fait par démontage et remontage à l’identique, opération qui coûte, selon la hauteur et l’accès, entre quelques centaines et plus de mille euros le mètre linéaire.
Le droit s’en mêle de deux manières. Le mur de terrasse est un ouvrage de soutènement : sa ruine peut engager la responsabilité de son propriétaire envers le fonds inférieur, et sa charge d’entretien suit en principe le fonds supérieur qu’il soutient — règle que les titres anciens contredisent parfois. Par ailleurs, dans les périmètres protégés — site classé, site patrimonial remarquable, bien inscrit au patrimoine mondial —, la réfection en pierre sèche s’impose et le recours au béton ou au gabion est refusé, ce qui change l’ordre de grandeur du devis.
Édifices de référence
Incluses dans le bien « Causses et Cévennes » inscrit au patrimoine mondial en 2011
Terrasses de la Côte Vermeille
Vignoble en terrasses de schiste avec réseau d’aqueducs et de peus de gall
À la vente chez Groupe Mercure
Sources (3)
Mis à jour : 29/07/2026






