Architecture & décor
La gypserie
Décor de plâtre mouluré et sculpté qui habille plafonds, dessus-de-porte et murs des demeures méridionales, la gypserie est l’art d’intérieur de la Provence classique : tirant parti des gypses du Sud-Est, elle connaît son âge d’or dans les hôtels particuliers d’Aix-en-Provence aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, où le gipier tient, en plâtre blanc, le rôle du sculpteur de pierre.

La gypserie est le décor de plâtre appliqué aux intérieurs : corniches, plafonds, trumeaux, dessus-de-porte, trophées et encadrements modelés ou moulés dans le gypse cuit. Le mot vient du provençal gip, le plâtre — lui-même du latin gypsum, du grec gupsos —, dont dérivent le gipier, l’artisan, et la giperie, son ouvrage. La matière distingue la gypserie du stuc italien : celui-ci mêle plâtre, chaux et poudre de marbre pour imiter la pierre polie, quand celle-là reste un décor de plâtre, mat, à peine additionné de chaux. Riche en gisements, la Provence en fait très tôt une spécialité ; d’un usage attesté dès le Moyen Âge, la gypserie atteint sa pleine maturité dans les hôtels et les bastides du pays d’Aix à l’âge classique, où des ateliers de gipiers en couvrent cages d’escalier, salons et alcôves.
Le mot : le gip et le gipier
La gypserie porte dans son nom la matière et le pays. Le terme dérive du provençal gip, le plâtre, dont procèdent aussi le gipier — l’artisan qui le travaille — et la giperie ou gipparie, son ouvrage, francisés en « gypserie ». Le mot savant gypse remonte, lui, par le latin gypsum, au grec gupsos, qui désignait à la fois le gypse, le plâtre et la chaux vive. La forme populaire gip est ancienne : attestée dès la première moitié du XIIIᵉ siècle, elle demeure vivante dans les parlers franco-provençaux, si bien que le vocabulaire du décor de plâtre plonge ses racines dans la langue même du Midi.
Cette étymologie éclaire la nature de l’ouvrage. Le gypse est une roche tendre que la cuisson réduit en plâtre, poudre qui, gâchée d’eau, redevient pierre en durcissant : matière docile, prise rapide, elle se prête au modelé de la main comme au tiré des profils. Le gipier n’est donc pas un tailleur de pierre mais un sculpteur de plâtre — au début de la période, on le nomme d’ailleurs faiseur de plâtre, rarement plâtrier avant le XVIIIᵉ siècle. De ce métier se détachent peu à peu, dès le milieu du XVIIᵉ siècle et en milieu urbain, des spécialités plus savantes : le sculpteur sur plâtre, l’ornemaniste, le stucateur.
Le mot recouvre ainsi tout un art d’intérieur propre à la Provence. Là où le Nord parle de plâtrerie ornementale et l’Italie de stucco, le Midi a gardé son terme, hérité du gip des carrières et des chantiers. La gypserie n’est pas une technique importée que l’on aurait acclimatée : c’est une tradition régionale continue, dont la langue atteste l’ancienneté avant même que les archives n’en fixent les auteurs.

La matière et la main : plâtre gâché, modelé et moulé
Tout part du gypse cuit. Extraite, concassée puis chauffée, la pierre perd son eau et se réduit en plâtre ; gâché au seau, ce plâtre est appliqué frais sur le support — mur, voûte ou lattis — où l’artisan dispose d’un temps bref, avant la prise, pour le travailler. La rapidité du durcissement commande la manière : le gipier avance par reprises, monte le relief en plusieurs couches, et doit tenir son geste dans le rythme de la matière. De cette contrainte naît la vivacité du décor provençal, exécuté d’un seul élan là où la pierre demande des semaines.
Deux voies se partagent l’ouvrage. Le décor modelé se sculpte in situ, à même le mur : sur une esquisse tracée, le gipier charge le plâtre frais, le pousse à la truelle et à l’ébauchoir, puis le cisèle à mesure qu’il raffermit — méthode des grandes cages d’escalier et des plafonds d’apparat, où chaque coquille, chaque feuille est unique. Le décor moulé, lui, se coule dans des moules de bois ou de plâtre puis se rapporte et se scelle sur place : il permet la série, la répétition d’une corniche ou d’une rosace sur tout le pourtour d’une pièce. Les deux procédés se combinent souvent dans un même intérieur, le moulé assurant les longueurs répétitives, le modelé les morceaux de bravoure.
La composition de la pâte sépare enfin la gypserie du stuc italien, auquel elle ressemble par l’allure. Le stuc, hérité de la Renaissance transalpine, mêle plâtre, chaux et poudre de marbre, se lisse et se polit jusqu’à contrefaire le marbre poli ; la gypserie demeure un décor de plâtre, mat, tout au plus additionné d’un peu de chaux, sans la brillance minérale du stuc. Ce mat, souvent laissé blanc ou rehaussé de peinture et de dorure, fait le caractère des intérieurs du Midi, où le plâtre ne feint pas la pierre mais s’assume pour ce qu’il est.

Un art de Provence : le gypse du Sud-Est
La gypserie est fille des carrières. La Provence, et singulièrement la Haute-Provence et les actuelles Alpes-de-Haute-Provence, recèle d’abondants gisements de gypse, roche tendre exploitée dans de nombreuses carrières souvent à ciel ouvert. Cette ressource, proche et bon marché, explique la précocité et la constance de l’art du plâtre dans le Sud-Est : là où d’autres provinces devaient importer la matière ou s’en tenir à la pierre, le Midi disposait, aux portes des villes, de quoi couvrir ses intérieurs d’un décor rapide et souple.
L’usage remonte loin. Le plâtre est employé en Provence bien avant l’âge classique — dès l’époque gallo-romaine pour les enduits, puis tout au long du Moyen Âge —, et des campagnes récentes d’inventaire ont enrichi le corpus des gypseries médiévales de la région : des décors moulés que l’on peut faire remonter au XVᵉ siècle ont été relevés in situ dans plusieurs demeures civiles. La gypserie classique ne surgit donc pas de rien : elle prolonge et magnifie une pratique déjà séculaire, dont elle hérite les gisements, les gestes et le vocabulaire.
C’est aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles que l’art atteint sa plénitude, porté par la société urbaine de la Provence d’Ancien Régime. Le décor de plâtre gagne alors les intérieurs des demeures aristocratiques et bourgeoises ; il tient lieu, à moindre coût et sans faire venir le marbre, de la sculpture monumentale qui orne ailleurs les grands hôtels. Le gipier provençal devient un ornemaniste accompli, capable de rivaliser, en plâtre, avec les répertoires de la pierre de taille et de la boiserie.
Aix-en-Provence : l’hôtel particulier et sa cage d’escalier
Aix-en-Provence est la capitale de la gypserie. Siège du Parlement de Provence, la ville se couvre, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, d’hôtels particuliers que magistrats, officiers et grandes familles se font bâtir, et dont les intérieurs deviennent le champ d’expérience des gipiers. Le décor de plâtre y trouve son lieu de prédilection : la cage d’escalier d’honneur, montée dans l’axe du vestibule et éclairée de haut, dont les gipiers ornent les voûtes, les rampes et les paliers d’un foisonnement de coquilles, de guirlandes et de figures.
Le décor ne s’arrête pas à l’escalier. Il court sur les plafonds des salons, cerne les glaces des trumeaux, couronne les dessus-de-porte de compositions moulées ou modelées, souligne les corniches et encadre les alcôves ; il accompagne l’enfilade des pièces de réception et rejoint, sur le manteau des cheminées monumentales, la sculpture de pierre et de marbre. Dans l’hôtel aixois, la gypserie n’est pas un accent mais un système décoratif complet, qui unifie l’intérieur du vestibule aux cabinets.
Une véritable dynastie d’artisans a porté cet art. La famille Rambot fournit à la ville plusieurs générations de sculpteurs : Jean-Claude Rambot au Grand Siècle, Jean-Baptiste Rambot au siècle suivant, dont les noms se retrouvent sur les grands chantiers aixois. Autour d’eux gravite un milieu de gipiers, de stucateurs et d’ornemanistes qui, de génération en génération, transmet les moules, les modèles et le tour de main — ce foyer de savoir-faire, plus qu’aucun édifice isolé, fait la singularité d’Aix dans l’histoire du décor français.

Le répertoire : rocaille, coquilles et trophées
Le vocabulaire de la gypserie suit le goût de son temps. Sous Louis XIV, à l’âge du Grand Siècle, il emprunte au répertoire noble et symétrique de l’ornement classique : guirlandes de fleurs et de fruits, feuilles d’acanthe, mascarons, cartouches, palmes croisées et trophées — assemblages sculptés d’armes, d’instruments de musique ou d’attributs des arts, noués de rubans. La composition reste ordonnée, l’axe marqué, le relief ferme, à l’image de la sculpture monumentale dont le plâtre reprend les modèles.
Le XVIIIᵉ siècle assouplit tout cela. Le style rocaille, épanoui sous Louis XV, introduit l’asymétrie, la courbe et la contre-courbe, et surtout la coquille déchiquetée — la rocaille proprement dite — dont le nom même viendra désigner la manière. Cartels, agrafes chantournées, roseaux, palmes flottantes et guirlandes légères remplacent la rigueur antérieure ; le plâtre, matière souple par excellence, se prête admirablement à ces caprices, et la gypserie provençale donne alors quelques-uns de ses décors les plus libres.
L’allégorie couronne souvent l’ensemble. Aux plafonds et sur les grands dessus-de-porte, figures mythologiques, Renommées, putti et divinités des saisons ou des éléments composent des scènes en plâtre, parfois en fort relief, qui rejoignent la peinture décorative dans le programme d’un salon. Le répertoire du gipier va ainsi du simple profil de corniche à la grande figure modelée, embrassant toute l’échelle de l’ornement — cette étendue distingue la gypserie d’apparat de la simple plâtrerie.

Comment la reconnaître
La gypserie se reconnaît d’abord à sa matière. C’est un décor de plâtre, mat, d’un blanc crayeux ou légèrement ivoire, souvent laissé nu, parfois rehaussé de peinture, de patine ou de dorure. Le relief est net, franc, sans le poli minéral et la profondeur translucide du marbre : passée la main ou l’œil sur une corniche, on distingue le grain sourd du plâtre de la surface lustrée d’un stuc ou du froid d’une pierre. Cette qualité de surface, plus que le motif, trahit l’ouvrage de gipier.
L’emplacement confirme le diagnostic. La gypserie est un art d’intérieur : on la cherche aux plafonds, sur les murs hauts, dans les cages d’escalier, aux dessus-de-porte et aux trumeaux, jamais en façade exposée aux intempéries, que le plâtre ne supporterait pas. Un décor sculpté qui court sur les voûtes d’un escalier d’apparat ou qui cerne un plafond de salon, dans une demeure du Midi, relève presque toujours du plâtre, quand le même motif, en extérieur, serait de pierre.
Le contexte régional achève de la situer. Une gypserie ancienne signale, dans une demeure, la Provence classique et son goût d’intérieur ; on la rencontre dans les hôtels du pays d’Aix, mais aussi dans les bastides de belle facture, où le décor de plâtre prolonge à la campagne le luxe des hôtels de ville. Fragile, sensible à l’humidité, aux chocs et aux reprises maladroites, elle survit rarement intacte : un décor d’origine conservé, complet et lisible, compte parmi les témoignages les plus précieux — et les plus menacés — de l’art décoratif méridional.
La gypserie dans les demeures de prestige
Dans une demeure de caractère, la gypserie est un décor d’intérieur de premier ordre, au même rang que la boiserie, la cheminée monumentale ou le grand escalier. Elle atteste l’ancienneté et la qualité d’un hôtel ou d’une bastide, en fixe la datation, en révèle parfois l’auteur ; là où la façade dit le rang extérieur du logis, le décor de plâtre dit la magnificence de ses appartements. Une cage d’escalier ornée de gypseries, un salon à plafond modelé, un dessus-de-porte allégorique ajoutent à la demeure une valeur que ni la surface ni la vue ne mesurent.
Sa fragilité en fait toutefois un décor exigeant. Le plâtre craint l’eau — une infiltration, une remontée d’humidité suffit à cloquer un plafond, à déliter une corniche —, redoute les chocs et se prête mal aux restaurations improvisées, un rebouchage grossier ou une surcharge de peinture effaçant vite la finesse du relief d’origine. La conservation d’une gypserie ancienne suppose des mains averties, un plâtre compatible et le respect du modelé primitif ; sa restauration relève d’un savoir-faire proche de celui qui l’a créée.
La plupart des grands décors subsistants sont aujourd’hui protégés au titre des Monuments historiques, classés ou inscrits, parfois pour la gypserie elle-même autant que pour l’édifice qui l’abrite. Cette reconnaissance mesure la rareté d’un art longtemps regardé comme mineur et pourtant irremplaçable : chaque décor perdu l’est définitivement, faute de pouvoir se refaire à l’identique. Dans le patrimoine des demeures provençales, la gypserie occupe une place singulière — celle d’un luxe d’intérieur discret, entièrement de plâtre et de main d’homme.

Décors remarquables du pays d’Aix
L’hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, offre l’un des ensembles les plus accomplis. Élevé de 1715 à 1742 sur des plans attribués à Robert de Cotte, sous la conduite de l’ingénieur aixois Georges Vallon, pour François de Rolland, président de la Cour des comptes, il déploie autour de sa cage d’escalier suspendue un décor de gypseries à figures mythologiques et à ornements classiques, où interviennent les sculpteurs de la ville — Jean-Baptiste Rambot y exécute des frises dès 1717. L’hôtel est classé au titre des Monuments historiques par arrêté du 16 février 1990 et abrite, depuis 2015, un centre d’art.
Le Pavillon de Vendôme, bâti de 1665 à 1667 pour Louis de Mercœur, duc de Vendôme et gouverneur de Provence, tient de la folie suburbaine autant que de la bastide. Sa façade est célèbre pour les deux atlantes de Jean-Claude Rambot, l’un des grands gipiers-sculpteurs aixois, associé à Pierre Pavillon ; à l’intérieur, l’escalier d’honneur se pare d’un décor de plâtre — sphinges, guirlandes, putti et aigles — caractéristique de l’art du gip. Le pavillon est classé Monument historique dès le 27 mars 1914, parmi les premiers édifices aixois protégés.
L’hôtel de Boisgelin, sur la place des Quatre-Dauphins, réunit à Aix l’un des salons les plus ambitieux du pays : un grand salon à l’italienne, coiffé d’une coupole sur deux étages dans le souvenir de Vaux-le-Vicomte, où la gypserie souligne la naissance du plafond d’une frise de médaillons figurant des enfants qui jouent. L’hôtel, la cour, le jardin et sa fontaine sont classés Monuments historiques par arrêté du 28 janvier 1964. Non loin, l’hôtel Boyer d’Éguilles, rue Espariat, dont le corps central fut repris de 1672 à 1675 par l’architecte Louis Jaubert, conserve un riche décor intérieur d’apparat ; il est classé Monument historique depuis 1936 (notice PA00081024) et abrite le Muséum d’histoire naturelle.
Au-delà des hôtels de ville, la gypserie gagne les bastides du terroir. Le décor de plâtre y prolonge, dans les salons de campagne de la bourgeoisie parlementaire, le luxe des intérieurs aixois : corniches, trumeaux et plafonds modelés attestent que la villégiature provençale ne renonçait pas, aux champs, aux raffinements de la ville. Cette continuité, de l’hôtel à la bastide, fait de la gypserie l’un des liens décoratifs les plus constants de l’architecture de prestige du Sud-Est.

Édifices de référence
Classé Monument historique par arrêté du 16 février 1990 (notice PA00081049) ; gypseries de la cage d’escalier, frises de Jean-Baptiste Rambot (1717) ; plans attribués à Robert de Cotte, chantier dirigé par Georges Vallon
Classé Monument historique le 27 mars 1914 (notice PA00081103) ; atlantes de Jean-Claude Rambot et Pierre Pavillon, gypseries de l’escalier d’honneur (sphinges, guirlandes, putti, aigles)
Classé Monument historique par arrêté du 28 janvier 1964 (notice PA00081021) ; salon à l’italienne à coupole, gypserie à frise de médaillons d’enfants à la naissance du plafond
Classé Monument historique en 1936 (notice PA00081024) ; hôtel d’apparat repris par l’architecte Louis Jaubert, abrite le Muséum d’histoire naturelle
Gypseries médiévales de Haute-Provence
Corpus de décors de plâtre moulés relevés in situ dans plusieurs demeures civiles, attestant l’ancienneté médiévale de l’art du gip en Provence
À la vente chez Groupe Mercure

Manoir du XVIIIᵉ siècle de quinze pièces, boiseries et gypseries

Maison de maître du XVIIIᵉ siècle, inscrite à l’inventaire supplémentaire

Hôtel particulier du XIXᵉ siècle, boiseries, corniches et gypseries
Vendu
Château des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, parc de 4 hectares
Vendu
Château, parc de 3 hectares
Vendu
Château et ses dépendances, parc de 5,5 hectares
Vendu
Maison de maître et ses dépendances, parc de 1,6 hectares
Vendu
Appartement du XVIIIᵉ siècle
Vendu
Sources (12)
Mis à jour : 22/07/2026