Architecture & décor
L’escalier d’honneur
Escalier d’apparat de la demeure classique, conçu pour la parade autant que pour l’usage : aux volées droites montant rampe sur rampe dans une cage ample et éclairée, il rompt avec la vis de la Renaissance pour offrir aux étages nobles une ascension théâtrale, ornée de rampes de fer forgé, de marbres et de plafonds peints.

L’escalier d’honneur est le grand escalier de réception d’une demeure noble, château, hôtel particulier ou palais, conçu pour l’effet autant que pour la commodité. Il abandonne la vis hélicoïdale médiévale au profit de volées droites qui montent en se retournant sur des paliers, dans une cage largement dégagée et éclairée d’un ou plusieurs jours. Sa rampe, de pierre ajourée ou de fer forgé, ses marches de marbre, son plafond peint et ses statues en font une pièce d’architecture à part entière, où se joue l’accueil du visiteur et se déploie le prestige du maître. Né au Grand Siècle avec l’escalier à l’italienne, porté à son apogée théâtral au XIXᵉ siècle, il organise une montée solennelle vers les appartements d’apparat des étages nobles.
Escalier, degré, montée : le vocabulaire de la montée
Le mot escalier est tardif dans la langue. Il procède du bas latin scalarium, « escalier », formé sur l’adjectif scalaris, « qui appartient à l’escalier », lui-même dérivé de scala, qui désignait aussi bien l’échelle que l’escalier. Le français l’emprunte par la voie écrite : le Trésor de la langue française en relève la première attestation en 1531, sous la forme escallier, dans les Comptes des bâtiments du roi. Le terme désigne d’abord les escaliers de pierre caractéristiques de la Renaissance, avant de supplanter peu à peu les mots plus anciens de degré et de montée, qui gardent aujourd’hui une couleur archaïque ou technique.
Cette date n’est pas indifférente. Elle place l’apparition du mot au moment même où l’escalier cesse d’être un simple organe de circulation pour devenir un morceau d’architecture, digne d’un nom propre. Le Moyen Âge parlait de vis pour l’escalier tournant et de degrés pour les marches ; l’âge classique, qui fait de l’escalier un lieu de représentation, avait besoin d’un mot pour l’objet lui-même. C’est l’adjonction d’honneur — au sens de « d’apparat, de réception » — qui achève de le qualifier : l’escalier d’honneur est celui que l’on montre, par opposition aux escaliers de service, étroits et dérobés, qui desservent les mêmes étages loin des regards.
La langue technique décompose l’ouvrage avec précision. La volée est la suite ininterrompue de marches entre deux paliers ; le palier est la plate-forme horizontale qui coupe la montée, et le repos, un palier intermédiaire où l’on reprend souffle ou change de direction. Chaque marche s’analyse en giron, sa profondeur foulée par le pied, et en hauteur, le pas vertical à franchir ; l’accord de ces deux mesures règle le confort de la montée. Le limon est la pièce inclinée, de pierre ou de bois, qui porte l’about des marches et reçoit la rampe.
Reste le vide autour duquel tout s’ordonne. La cage est le volume, souvent de plan carré ou rectangulaire, dans lequel l’escalier se déploie ; le jour est l’espace laissé libre au centre, entre les volées, quand elles ne s’appuient pas sur un mur plein. L’escalier d’honneur classique privilégie la cage ample et le jour ménagé, qui donnent à la montée son ampleur et permettent d’en embrasser d’un regard tout le développement. À cette ossature répond la rampe, ou garde-corps, qui borde les volées et le vide : de pierre ajourée, de fer forgé, de bronze ou de bois tourné, elle est l’élément où se concentre le décor.
Monter avec cérémonie : le principe de l’escalier d’apparat
L’escalier d’honneur naît d’une idée simple et lourde de conséquences : la montée peut être un cérémonial. Dans la demeure médiévale, gagner l’étage était une nécessité que la vis expédiait au plus court, en enroulant les marches autour d’un noyau dans une cage étroite. L’âge classique renverse la proposition : puisque les appartements de réception se tiennent à l’étage noble — le piano nobile des Italiens —, le chemin qui y conduit doit préparer le visiteur, l’élever au sens propre comme au figuré, et faire de son arrivée une entrée. L’escalier cesse d’être un passage pour devenir un seuil monumental.
Ce parti commande toute la disposition. L’ouvrage réclame de l’espace, pris sur le corps de logis, pour dégager une cage assez vaste ; de la lumière, ménagée par de hautes fenêtres qui baignent la montée ; de la largeur, pour que deux personnes montent de front, voire tout un cortège. Les volées s’assagissent : droites, peu raides, coupées de paliers commodes, elles se prêtent au pas lent et à la robe longue. La marche elle-même s’élargit, son giron s’allonge, et le nombre de degrés par volée se calcule pour éviter l’essoufflement. Rien ne subsiste de la vis, où l’on montait vite, seul, la main au noyau.
L’escalier d’honneur s’articule alors au reste de la distribution d’apparat. Il débouche, en haut, sur un palier ou une antichambre qui commande l’enfilade des pièces de réception, ces salons alignés dont les portes se répondent. Montée et parcours horizontal se répondent : le premier élève, le second déroule ; l’un et l’autre mettent en scène le déplacement du visiteur à travers la demeure. Cette solidarité de l’escalier et de l’enfilade est l’une des marques de l’architecture domestique classique, qui pense la circulation comme un spectacle réglé.
Enfin, l’escalier d’honneur trace une frontière sociale. Il n’est pas le seul escalier de la maison : à côté de lui, invisibles, courent les escaliers de service, exigus, mal éclairés, réservés aux domestiques, aux plats portés des cuisines et aux besognes que l’apparat ignore. Cette dualité — un escalier pour paraître, plusieurs pour servir — est constitutive de la grande demeure d’Ancien Régime. Le grand escalier concentre le décor et le regard précisément parce qu’il décharge les autres de la fonction utilitaire ; il peut être somptueux parce qu’il n’a rien d’autre à faire que d’accueillir.
De la vis au degré droit : une rupture italienne
L’escalier d’honneur classique est le fruit d’une révolution de la forme, qui substitue le droit au tournant. Jusqu’à la Renaissance, hors de plein air, l’escalier français est presque toujours en vis, enroulé en hélice autour d’un noyau, logé dans une tour souvent hors-œuvre. La Renaissance elle-même magnifie cette vis sans la quitter : l’escalier de l’aile François Ier au château de Blois, chef-d’œuvre du premier tiers du XVIᵉ siècle, reste une vis octogonale ouverte de balcons, monument autant qu’organe de montée. La vis y culmine et s’y expose, mais demeure fidèle à sa géométrie hélicoïdale.
Le tournant vient d’Italie et du modèle antique redécouvert. Les escaliers droits, montant rampe sur rampe — c’est-à-dire par volées parallèles de sens opposé, séparées de paliers où l’on se retourne —, se répandent à partir du XVIᵉ siècle et reçoivent le nom d’escaliers à l’italienne. La formule oppose au mouvement tournoyant de la vis une montée en équerre, lisible, où chaque volée droite se lit d’un coup d’œil. Le château de Montal, en Quercy, ou celui d’Ancy-le-Franc, en Bourgogne, comptent parmi les premiers à adopter en France ce degré droit venu du sud, préfiguration du grand escalier classique.
La différence n’est pas que technique : elle est théâtrale. La vis dérobe le corps qui monte, l’escamote derrière son noyau, ne le montre que par fragments ; le degré droit, au contraire, expose la montée dans toute sa longueur et offre au regard, d’en bas comme d’en haut, la silhouette de qui gravit les marches. Là où la vis était intime et défensive, le degré droit est ostentatoire et pacifique ; il suppose une société qui se regarde monter et un pouvoir qui n’a plus à se retrancher. Le passage de l’un à l’autre accompagne celui de la maison forte à la demeure de plaisance.
Au XVIIᵉ siècle, cette formule du degré droit rampe sur rampe l’emporte définitivement sur la vis. Le classicisme la débarrasse même de son noyau et de ses murs porteurs : l’escalier se libère du support central pour s’élever d’une manière aérienne, ses volées portées par des limons et suspendues dans le vide de la cage. C’est cet escalier dégagé, ample et lumineux, que l’architecture domestique française va faire son grand escalier d’honneur, et dont elle déclinera pendant deux siècles toutes les variations.

L’escalier des Ambassadeurs : la naissance du grand escalier royal
Le Grand Siècle donne à l’escalier d’honneur son manifeste avec l’escalier des Ambassadeurs de Versailles, aujourd’hui disparu mais longtemps tenu pour la plus fastueuse montée d’Europe. Conçu par Louis Le Vau, il fut réinterprété et exécuté après la mort de celui-ci, en 1670, par François d’Orbay, et achevé en 1679. Il ouvrait, au pied de l’appartement du roi, une double volée de marbre montant vers un palier d’où l’on gagnait les Grands Appartements ; sa cage à ciel ouvert, éclairée d’une verrière, était le premier chef-d’œuvre du genre en France.
Sa gloire tenait autant à son décor qu’à son architecture. Charles Le Brun, premier peintre du roi, en avait ordonné et peint le programme : allégories de la Force, de la Prudence et de l’Éloquence, galeries en trompe-l’œil peuplées des figures des quatre parties du monde, marbres de couleur montant du sol à la corniche. La montée devenait récit : gravir l’escalier des Ambassadeurs, c’était traverser une glorification peinte du règne avant même d’atteindre les salons. Le 1ᵉʳ septembre 1686, les ambassadeurs du Siam le gravirent pour gagner la galerie des Glaces et paraître devant Louis XIV — scène qui fixa dans les mémoires la fonction protocolaire de l’ouvrage.
Son sort dit la fragilité même des plus grands décors. En 1752, Louis XV le fit détruire pour aménager, au premier étage, ses appartements privés, et au rez-de-chaussée ceux de sa fille Madame Adélaïde. Le plus célèbre escalier du royaume céda ainsi la place à des commodités domestiques, et l’on ne le connaît plus que par les gravures, les descriptions et les copies. Cette disparition, souvent citée comme le symbole des mutilations subies par Versailles au XVIIIᵉ siècle, n’ôte rien à son rôle fondateur : tous les grands escaliers postérieurs procèdent de lui.
Versailles conservait à côté un pendant, l’escalier de la Reine, remonté et achevé en 1683, l’année de la mort de Marie-Thérèse, dont l’ordonnance de marbres de couleur — vert Campan, rouge du Languedoc, blanc veiné — donne une idée de ce que fut la splendeur perdue de l’escalier des Ambassadeurs. Sous la haute direction de Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du roi à partir de 1681, Versailles fixa ainsi la grammaire du grand escalier de marbre : cage monumentale, volées de pierres précieuses, décor peint et sculpté, lumière soigneusement ménagée.

Le grand degré classique : cage, volées et pierre ajourée
Hors des palais royaux, le grand escalier gagne le château classique et l’hôtel particulier, où il devient la pièce d’architecture intérieure la plus soignée. Le château de Maisons, bâti par François Mansart pour le parlementaire René de Longueil entre 1630 et 1651 environ, en offre l’exemple accompli et rare, car c’est le seul édifice de l’architecte dont le décor intérieur nous soit parvenu intact. Son escalier d’honneur monte dans un vestibule voûté que portent des colonnes doriques, passe d’une cage carrée à une coupole ovale, et déploie une rampe de pierre entièrement ajourée d’un décor de trophées et de rinceaux, prouesse de taille où la pierre imite la légèreté du fer.
Ce grand degré classique obéit à des principes stables. Il se loge dans un vestibule ou un pavillon central, sur l’axe d’entrée, de sorte que le visiteur le rencontre dès le seuil franchi. Il monte rampe sur rampe, à retours, autour d’un jour central ou le long des murs, ses volées assez larges pour le cérémonial. La lumière lui vient d’en haut, par une lanterne ou une coupole vitrée, ou de côté, par de hautes croisées. Le décor s’y concentre : marches de pierre ou de marbre, rampe ouvragée, murs revêtus de pilastres, voûte ou plafond ornés. L’escalier est le lieu où l’architecte montre qu’il sait à la fois construire et mettre en scène.
La rampe de pierre ajourée est l’une des plus belles réussites du genre. Là où la vis se contentait d’un limon plein ou d’une simple main courante, le grand escalier découpe dans la pierre un garde-corps à claire-voie — panneaux de rinceaux, de trophées d’armes, de chiffres et d’armoiries — qui allège la masse et anime le vide de la cage. Tailler ainsi la pierre, la percer sans la rompre, la faire tenir en porte-à-faux au-dessus du jour, relève d’une virtuosité de tailleur que peu de chantiers pouvaient s’offrir ; la rampe de Maisons en reste l’un des sommets français.
L’escalier d’honneur devient alors un signe de rang lisible à qui sait le lire. Sa présence, ses dimensions, la richesse de sa rampe et de son décor disent l’ambition du commanditaire et le moment de la construction. Un château de plaisance du Grand Siècle, un hôtel entre cour et jardin des Lumières se jugent à leur escalier autant qu’à leur façade ; c’est là, dans le clair-obscur de la cage, que se mesure le raffinement d’une demeure et la main de son architecte.

La rampe de fer forgé : Jean Lamour et l’âge de la ferronnerie
Au XVIIIᵉ siècle, la rampe de fer forgé supplante souvent la pierre ajourée et devient l’ornement roi de l’escalier d’honneur. Plus légère, plus souple, le fer se prête aux courbes, aux entrelacs, aux volutes que la rocaille multiplie ; battu, ajouré, rehaussé d’or, il court le long des volées comme une dentelle de métal, sans jamais alourdir le vide de la cage. Le passage de la pierre au fer accompagne l’évolution du goût, qui préfère désormais la grâce mouvante de la ligne à la gravité des trophées taillés dans le calcaire.
L’art de la ferronnerie française atteint son sommet avec Jean Lamour, serrurier du roi Stanislas, dont l’œuvre nancéienne demeure la référence. Entre 1751 et 1755, en collaboration avec l’architecte Emmanuel Héré, Lamour forge les grilles, portiques et balcons de la place Royale — l’actuelle place Stanislas — de Nancy, en Lorraine, chefs-d’œuvre de fer battu doré à la feuille dont il disait avoir obtenu « l’effet du bronze ciselé ». Pour l’hôtel de ville voisin, le même Lamour exécute la rampe du grand escalier d’honneur, tenue par lui pour l’un de ses plus grands titres de fierté, où la ferronnerie déploie la même maîtrise que sur les grilles de la place.
La technique appelle un savoir-faire de forge et de composition. Le ferronnier étire, courbe et martèle des barres au rouge, les assemble par bagues, rivets et brasures, dessine des panneaux où alternent volutes affrontées, rosaces, coquilles et chiffres, puis dore les reliefs pour les faire chanter dans la pénombre de la cage. La rampe de fer forgé est à la fois garde-corps et tableau : elle protège la montée et l’orne, réglant par ses rythmes la scansion des volées et des paliers. Sa richesse mesure celle de la demeure aussi sûrement que la rampe de pierre du siècle précédent.
Le fer forgé demeure, du XVIIIᵉ siècle au XIXᵉ, l’ornement le plus répandu des escaliers d’honneur, des hôtels parisiens aux préfectures et aux grandes maisons de province. Sa souplesse s’accorde à tous les styles, du rythme rocaille aux retours à l’antique, jusqu’aux ferronneries plus sévères de l’âge néoclassique. À qui reconnaît une rampe, la seule ferronnerie renseigne souvent sur la date et l’ambition de l’escalier : le fer garde la trace du goût de son temps mieux qu’aucune autre partie de l’ouvrage.

Le décor : marbres, plafond peint et statues
L’escalier d’honneur est, avec la grande galerie, le lieu où le décor intérieur se donne le plus libre cours. Sa hauteur, son ampleur, la lumière qui le baigne en font un cadre offert au peintre, au sculpteur et au marbrier ; on y déploie ce que la demeure compte de plus précieux, précisément parce que le visiteur y passe en premier et s’y trouve, le temps de la montée, disponible au spectacle. Le grand escalier concentre ainsi tous les arts du décor en un seul volume vertical.
Le marbre y règne, du sol au garde-corps. Marches, paliers, plinthes, revêtements de murs se taillent dans les marbres de couleur que le Grand Siècle remet à l’honneur — vert Campan, rouge du Languedoc, blanc veiné, brèches et porphyres —, dont l’assemblage compose des ordonnances savantes. La pierre de taille et le calcaire le plus fin fournissent, à moindres frais, les marches et les rampes ajourées des escaliers de province ; mais partout la qualité de la pierre, son grain, sa couleur, participent de la magnificence recherchée.
Au-dessus, le plafond ou la voûte appelle le pincecau. Les grands escaliers se couronnent d’un plafond peint, d’une coupole à fresque ou d’une verrière, où se déploient allégories, ciels ouverts et gloires — comme au disparu escalier des Ambassadeurs, dont le décor peint par Le Brun était la moitié de la splendeur. Des statues, logées dans des niches ou dressées sur les paliers, ponctuent la montée de figures de marbre ou de bronze ; des trophées, des vases, des bustes en jalonnent le parcours. La montée devient un musée vertical que l’on traverse en s’élevant.
L’éclairage, enfin, fait partie du décor. Le grand escalier se pense en fonction de la lumière : jour zénithal tombant d’une lanterne ou d’une coupole vitrée, hautes fenêtres versant une clarté latérale, plus tard grands lustres et candélabres. Cette lumière modèle les volumes, fait jouer les marbres et les dorures, dessine l’ombre portée des rampes sur les murs. Rien n’est laissé au hasard dans la manière dont la montée se donne à voir : l’escalier d’honneur est une machine à produire de l’effet, où l’architecture, le décor et l’éclairage concourent à une même mise en scène.

Reconnaître un escalier d’honneur
Un escalier d’honneur se reconnaît d’abord à sa position et à son ampleur. Il occupe le cœur du logis, sur l’axe d’entrée ou dans un pavillon central, et se rencontre dès le vestibule franchi ; sa cage est vaste, ses volées larges, ménagées pour le cérémonial plus que pour l’économie de place. Un escalier étroit, relégué dans un angle ou une tour, dérobé au regard, est un escalier de service, étranger à l’apparat : la générosité du volume est le premier indice du grand degré.
La forme des volées confirme le diagnostic. L’escalier d’honneur monte droit, rampe sur rampe, à retours autour d’un jour ou le long des murs, jamais en vis hélicoïdale ; ses marches sont larges de giron, peu hautes, coupées de paliers commodes. Un escalier tournant sur noyau, aux marches serrées, appartient à un autre âge ou à un autre usage. La montée droite, lisible, offerte de bas en haut au regard, est la signature même de l’escalier de réception classique.
La rampe et le décor achèvent de le désigner. Une rampe de pierre ajourée de trophées, ou de fer forgé rehaussé d’or, un limon mouluré, des marches de marbre, un plafond peint ou une coupole, des statues sur les paliers : rien de tout cela ne se rencontre sur un escalier ordinaire. La richesse concentrée sur ce seul ouvrage, tandis que le reste de la maison peut rester sobre, trahit sa fonction de représentation ; s’y ajoute presque toujours un jour propre — verrière zénithale, lanterne, hautes croisées — quand l’escalier de service se contente d’une lumière empruntée. L’escalier d’honneur est fait pour être vu, et tout, dans sa matière, sa forme et sa lumière, le proclame.
L’apogée théâtral : l’Opéra Garnier et l’escalier d’hôtel
Le XIXᵉ siècle porte l’escalier d’honneur à son comble et lui donne son chef-d’œuvre public avec le grand escalier de l’Opéra de Paris. Élevé par Charles Garnier, vainqueur en 1861 d’un concours de plus de cent soixante-dix architectes, le palais fut bâti de 1862 — la première pierre est posée le 21 juillet — à son inauguration, le 5 janvier 1875. Son grand escalier, haut d’une trentaine de mètres, développe ses volées de marbre blanc sous un plafond peint, bordé d’une rampe d’onyx, dans un déluge de matières que Garnier voulut éclatant en réaction à l’uniformité du Paris haussmannien.
Garnier fit de cet escalier un instrument social autant qu’architectural. Aller à l’Opéra, sous le Second Empire et la République naissante, était une mondanité où l’on venait voir et être vu ; l’architecte conçut sa montée comme une scène où le public devient acteur de son propre spectacle, paradant sur les marches et s’observant depuis les balcons bien avant que le rideau ne se lève. L’escalier n’y dessert pas seulement les loges : il déploie la société parisienne comme un cortège, faisant de la montée le premier acte de la soirée. C’est l’aboutissement d’une idée née deux siècles plus tôt à Versailles, hissée à l’échelle d’un monument public.
Sa polychromie de pierres est une leçon d’éclectisme. Garnier, épris de couleur et nourri d’architecture antique, y assembla plus de trente variétés de pierre et de marbre — rouges, verts, blancs —, avec de l’onyx pour les rampes et les mains courantes, du porphyre, du bronze doré ; le marbre, peu employé depuis le XVIIᵉ siècle, y retrouva une place d’honneur. Ce grand escalier polychrome, où concourent quatorze peintres et mosaïstes et plus de soixante-dix sculpteurs, résume le goût de son temps pour l’abondance des matières et la synthèse des arts.
À l’échelle domestique, le même siècle multiplie l’escalier d’honneur d’hôtel particulier et de palais. Les grandes demeures bourgeoises et aristocratiques du Paris haussmannien, comme les préfectures et les hôtels de ville de province, se dotent d’un grand degré de marbre à rampe de fer forgé ou de bronze, monté sous une verrière, qui reprend en le codifiant l’héritage classique. L’escalier d’honneur devient un passage obligé de la demeure de représentation, signe de rang et morceau de bravoure de l’architecte, jusque dans les intérieurs les plus tardifs de la Belle Époque.


L’escalier d’honneur aujourd’hui : valeur et conservation
L’escalier d’honneur compte parmi les éléments les plus recherchés et les plus protégés d’une demeure de caractère. Sa présence signale d’emblée le rang de l’édifice et la qualité de son architecture intérieure ; il fixe le regard, structure la visite, et concentre souvent l’essentiel du décor conservé. Nombre d’escaliers d’honneur sont classés ou inscrits au titre des Monuments historiques à part entière, comme la rampe de fer forgé ou le grand degré de pierre, distingués pour leur seule valeur d’œuvre d’art indépendamment du reste du bâti.
Cette valeur a son revers en contraintes d’entretien. Un grand escalier est un ouvrage exposé : les marches de marbre ou de pierre s’usent et se patinent sous le passage, les rampes de fer se corrodent et perdent leur dorure, les plafonds peints et les verrières souffrent des infiltrations et de la lumière. Restaurer un escalier d’honneur mobilise des savoir-faire multiples — tailleur de pierre, marbrier, ferronnier d’art, doreur, peintre-restaurateur — et suppose, sur les demeures protégées, l’accord des services de l’État et le concours d’entreprises qualifiées. Conçu de surcroît pour la montée cérémonielle d’une société révolue, il se plie mal aux normes actuelles de sécurité et d’accessibilité sans risquer d’être dénaturé, si bien qu’on le préserve souvent comme un espace d’apparat que l’on montre plus qu’on ne l’emprunte.
Sa charge documentaire, enfin, en fait un témoin précieux. Un grand escalier raconte, mieux qu’aucune façade, l’art de vivre et de paraître d’une époque : la place faite au cérémonial, la hiérarchie du paraître et du servir, le goût du décor et de la mise en scène. Présenter une demeure à l’escalier d’honneur intact, c’est faire valoir un chef-d’œuvre d’architecture intérieure tout en nommant la responsabilité qu’il engage — car ces montées de marbre et de fer, ornements suprêmes de la demeure noble, sont aussi les plus exigeantes de ses parures.
Édifices de référence
Escalier des Ambassadeurs, château de Versailles (détruit)
Disparu en 1752 sous Louis XV ; conçu par Le Vau, exécuté par François d’Orbay, décor peint par Charles Le Brun ; connu par gravures et copies
Grand escalier de l’Opéra de Paris (palais Garnier)
Classé Monument historique (palais Garnier classé depuis 1923) ; grand escalier de marbre polychrome et onyx, haut d’environ 30 m, œuvre de Charles Garnier
Escalier d’honneur du château de Maisons
Classé Monument historique le 18 avril 1914 (notice PA00087491) ; rampe de pierre ajourée et coupole ovale, seul décor intérieur intact de François Mansart
Escalier de la Reine, château de Versailles
Château classé Monument historique et inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO ; escalier de marbres polychromes (vert Campan, rouge Languedoc), pendant conservé de l’escalier des Ambassadeurs
Rampe et grilles de Jean Lamour, place Stanislas et hôtel de ville de Nancy
Place Stanislas inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO ; ferronneries de Jean Lamour (grilles, portiques et rampe de l’escalier d’honneur de l’hôtel de ville), avec l’architecte Emmanuel Héré
À la vente chez Groupe Mercure

Appartement des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Appartement des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Château du XIXᵉ siècle, parc de 4,8 hectares

Château et sa tourelle, parc de 1,3 hectares

Château et dépendances dans un parc de 6 hectares, escalier d’honneur
VenduChâteau du XVIIIᵉ siècle, inscrit à l’inventaire supplémentaire, parc de 2,4 hectares
Vendu
Château du XVIIIᵉ siècle, inscrit à l’inventaire supplémentaire, parc de 2,4 hectares
Vendu
Maison du XVIIIᵉ siècle, parc de 1,1 hectares
Vendu
Sources (8)
Mis à jour : 22/07/2026