Architecture & décor
Le parterre
Compartiment plat et ornemental disposé au pied de la demeure, en tête du jardin régulier, où le tracé du buis, du gazon, du sable et de l’eau se lit d’en haut comme un dessin posé sur le sol. Réglé par la symétrie et l’axe, il fait de l’avant du château une surface composée, offerte au regard porté depuis les fenêtres ou la terrasse.

Le parterre est la partie basse et unie d’un jardin d’agrément, aménagée en compartiments réguliers que l’on découvre d’un seul regard depuis l’étage noble de la demeure. Le mot vient de la locution « par terre », attestée dans son acception horticole dès 1579 : il dit l’étalement au ras du sol, par opposition aux bosquets qui montent en volume. Né en France à la fin du XVIᵉ siècle du croisement du compartiment italien et de la broderie textile, il se décline en parterre de broderie, où le buis taillé imite les arabesques d’une étoffe, en parterre de gazon, en parterre de pièces coupées pour fleurs et en parterre d’eau. Codifié au XVIIᵉ siècle par la dynastie des Mollet puis porté à sa perfection par Le Nôtre, il devient le seuil obligé de l’ordonnance classique.
Le mot et sa matière
Le terme parterre est la substantivation de la locution par terre, « sur le sol » : il désigne, dans le vocabulaire des jardins, ce qui s’étale au ras de la terre plutôt que ce qui s’élève. Les lexicographes en relèvent l’emploi horticole dès 1579, chez Jacques Androuet du Cerceau, au sens de « partie d’un parc ou d’un jardin d’agrément aménagée en compartiments de fleurs et de gazon ». Le mot dit donc d’abord une position — le bas, le premier plan — avant de nommer un ornement.
Cette position commande tout. Le parterre est fait pour être vu de haut : depuis les fenêtres de l’étage noble, depuis la terrasse ou le degré qui domine le jardin. Son dessin, invisible ou confus quand on marche dedans, ne se recompose qu’à distance et en surplomb, comme une tapisserie posée à plat. De là vient sa nature paradoxale d’ornement horizontal conçu pour un regard oblique : le compartiment n’a de sens que rapporté au point d’où le maître de maison le contemple.
Sa matière est un jeu de contrastes plans. Le buis nain, taillé bas et dense, trace les lignes ; entre elles court un fond de terre battue, de sable, de brique pilée, de mâchefer ou d’ardoise concassée, dont la couleur fait ressortir le dessin ; le gazon tondu ménage des aplats verts ; l’eau des bassins tient lieu de miroir. Le parterre est ainsi moins un massif qu’une surface composée, où la végétation basse, le minéral et l’eau valent d’abord par le contour qu’ils dessinent.
La naissance de la broderie de buis
Le parterre régulier français se forme à la fin du XVIᵉ siècle du croisement de deux héritages : le compartiment géométrique des jardins italiens de la Renaissance, faits de carrés bordés séparés par des allées, et le nœud — l’entrelacs de plates-bandes taillées hérité du Moyen Âge tardif. Ce que la France y ajoute est le dessin continu, courbe et végétal de la broderie, emprunté aux arabesques qui ornaient les vêtements et les tentures du temps.
L’artisan de ce passage est Claude Mollet, premier jardinier d’Henri IV, puis de Louis XIII et du jeune Louis XIV. Chargé en 1595 de tracer les terrasses du nouveau château de Saint-Germain-en-Laye, il y introduit, ainsi qu’à Fontainebleau, des parterres à compartiments d’un dessin nouveau. Mollet reconnaît lui-même sa dette envers le peintre et architecte Étienne Dupérac (vers 1525-1604), revenu de Rome et attaché à Henri IV, qui lui aurait fourni les modèles de ces compositions et l’exigence d’un ensemble cohérent, accordé au plan des bâtiments. La part respective des deux hommes dans l’invention reste discutée, comme le lieu exact du premier parterre de broderie ; mais leur collaboration marque le moment où le compartiment cesse d’être une grille de carrés pour devenir un dessin lié.
Mollet consigne son art dans le Théâtre des plans et jardinages, rédigé vers 1613-1615 et publié après sa mort, en 1652. Il y prône de réunir les petits compartiments en champs vastes et d’y déployer, au buis, des arabesques imitant la broderie — la formule même du parterre à la française. Sa descendance en fait une véritable dynastie : son fils André Mollet porte le style en Hollande, en Angleterre et en Suède, et publie en 1651 Le Jardin de plaisir, qui codifie pour l’Europe le parterre en broderie et le compartiment de gazon. La Renaissance finissante a ainsi légué au Grand Siècle une grammaire déjà mûre.

Le Nôtre et l’apogée classique
Le parterre atteint sa plénitude avec André Le Nôtre (1613-1700), qui l’inscrit dans une composition d’ensemble réglée par l’axe et la perspective. Au château de Vaux-le-Vicomte, aménagé pour Nicolas Fouquet à partir de 1656, il ordonne les broderies de buis en tête d’une grande enfilade descendante, où le regard glisse des parterres proches aux bassins puis à l’horizon — premier manifeste du jardin à la française, que les jardins de Versailles porteront à l’échelle royale.
À Versailles, où il travaille pour Louis XIV à partir de 1661, Le Nôtre distribue devant les façades une suite de parterres nommés d’après leur situation ou leur décor : le parterre du Nord, au pied du Grand Appartement, le parterre du Midi tracé vers 1683-1686 en bordure de l’Orangerie de Jules Hardouin-Mansart, et le parterre d’Eau, dont les deux grands bassins font miroir aux fenêtres de la galerie des Glaces. Le parterre de broderie proprement dit, réservé aux abords immédiats, y voisine avec des parterres de gazon plus sobres, mieux adaptés aux vastes surfaces.
Le principe qui gouverne cette distribution est la subordination au château. Le parterre est le premier terme d’une composition qui s’éloigne en profondeur : plus on s’approche de la demeure, plus le dessin se fait riche et lisible ; plus on s’en éloigne, plus il cède au gazon, aux bosquets, à l’eau. Le jardin à la française fait ainsi du parterre son seuil et sa signature, la surface où s’énonce d’emblée la loi de symétrie qui régit tout le reste.

Les quatre familles de parterres
La tradition classique distingue plusieurs familles selon la matière dominante. Le parterre de broderie est le plus noble : le buis nain, taillé bas, y dessine sur fond coloré des rinceaux, feuillages et fleurons imitant une étoffe brodée ; il occupe le premier plan, au plus près de la demeure. Le parterre de compartiment en dérive, où des broderies symétriques alternent avec des plates-bandes de fleurs et des massifs de gazon, dans un tracé plus rigoureusement partagé.
Le parterre à l’anglaise — ou parterre de gazon coupé — substitue au buis de larges aplats d’herbe tondue, cernés d’une bordure et d’une allée de sable, au dessin plus simple et plus reposant. Sa variante creusée, le boulingrin, tire son nom de l’anglais bowling green, la pelouse du jeu de boules : c’est un parterre de gazon en cuvette, entré dans le vocabulaire français sous Louis XIV et vite réduit à un simple tapis vert d’ornement. Le parterre de pièces coupées pour fleurs réserve au contraire de petits compartiments découpés, bordés de buis ou de plate-bande, destinés à recevoir des fleurs de collection.
Le parterre d’eau, enfin, remplace le dessin végétal par des bassins et des nappes réfléchissantes, dont le contour est traité comme celui d’une broderie : à Versailles, il tient le devant de la façade centrale et double le ciel au pied du château. Ces familles ne s’excluent pas : un même jardin les combine par plans successifs, broderie au plus près, gazon et pièces d’eau au-delà, selon une hiérarchie qui va du plus ouvragé au plus étendu.

Tracer et tenir un parterre
Un parterre se conçoit d’abord sur le papier, comme une figure de géométrie. Le dessinateur en fixe le contour à partir de l’axe de la demeure et le reporte sur le terrain par piquets et cordeaux, à l’échelle voulue ; la symétrie, souvent double — de part et d’autre de l’axe, et d’un bord à l’autre de chaque compartiment —, gouverne le tracé. Les grands traités du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle donnent des répertoires entiers de motifs prêts à transposer.
La réalisation tient de la broderie autant que du jardinage. Le buis nain, planté en rangs serrés et taillé plusieurs fois l’an, forme les lignes ; les intervalles reçoivent le fond coloré — sable clair, brique pilée rouge, ardoise ou mâchefer sombres — soigneusement roulé et maintenu ; les allées de circulation cernent les compartiments. Rien n’y doit dépasser la hauteur du regard : le parterre est tenu bas, précisément pour que son dessin reste lisible d’en haut. Cet entretien constant explique que tant de parterres de broderie aient disparu, remplacés dès le XVIIIᵉ siècle par du gazon plus économe en main-d’œuvre.
La doctrine de cet art est fixée en 1709 par Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville dans La Théorie et la pratique du jardinage, publié anonymement à Paris chez Jean Mariette et illustré des planches attribuées à Jean-Baptiste Alexandre Le Blond. L’ouvrage, disposé comme un traité d’architecture et destiné autant au maître d’ouvrage qu’au jardinier, classe et dessine les parterres, en règle les proportions et devient le texte de référence du grand style français, traduit et diffusé dans toute l’Europe.

Le reconnaître et le distinguer
Reconnaître un parterre, c’est repérer, au pied d’une demeure et dans son axe, une surface basse et plane, découpée en compartiments symétriques et faite pour être embrassée d’un seul regard depuis l’étage. Le trait décisif est la lisibilité d’en haut : le dessin, courbe ou géométrique, se recompose vu de la terrasse ou des fenêtres, et se perd au sol. La présence de bordures de buis taillé bas, de fonds colorés et d’allées cernant chaque compartiment achève de le caractériser.
Il se distingue du jardin à l’anglaise, qui lui succède au XVIIIᵉ siècle et lui oppose des pelouses ondulantes, des massifs irréguliers et des perspectives sinueuses feignant la nature : là où le parterre affiche l’artifice et la règle, le jardin paysager cultive l’illusion du hasard. Il ne se confond pas non plus avec le potager historique, voué aux légumes et aux fruits — même si le potager de Villandry, ordonné en compartiments de buis, emprunte au parterre son dessin ; ni avec les fabriques de jardin, constructions d’agrément propres au paysager.
On le sépare enfin des éléments qui l’accompagnent sans se confondre avec lui : l’orangerie, bâtiment abritant l’hiver les arbustes en caisse qui décorent l’été les allées du parterre, et les bassins ou pièces d’eau, qui en prolongent la composition sans en constituer la surface plantée. Le parterre reste, au sens strict, le compartiment bas et dessiné du premier plan, distinct de l’ensemble du jardin qu’il inaugure.
Postérité et valeur patrimoniale
Le parterre a connu une longue éclipse. Dès la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, le goût du jardin paysager et le coût de l’entretien firent araser bien des broderies, remplacées par de simples tapis de gazon ; beaucoup de compositions classiques ne survivent aujourd’hui qu’à l’état de plans gravés. Le motif ne fut sauvé que par la faveur nouvelle du jardin régulier au tournant du XXᵉ siècle.
Cette renaissance porte deux noms. Au château de Vaux-le-Vicomte, acquis par Alfred Sommier, l’architecte-paysagiste Achille Duchêne redessine en 1913 les parterres de broderie disparus : privé des dessins originaux de Le Nôtre, il en imagine de nouveaux dans l’esprit du maître plutôt qu’il ne les copie. En Val de Loire, le docteur Joachim Carvallo reconstitue à partir de 1906 les jardins de Villandry en compartiments de buis d’inspiration Renaissance, aujourd’hui parmi les plus visités de France. Ces restitutions, souvent plus « lenôtriennes que Le Nôtre », posent la question de l’authenticité d’un ornement dont l’entretien même impose la refaçon régulière.
Sur la demeure de caractère, le parterre demeure le signe le plus immédiat d’une composition savante et le seuil d’un jardin d’intérêt. Sa présence, ou la trace de son tracé sous une pelouse, atteste que l’avant du château fut pensé comme une architecture posée à plat. La reconstitution d’un parterre engage un savoir-faire exigeant — relevé du dessin ancien, plantation et taille du buis, choix des fonds colorés — et peut valoir au domaine une reconnaissance au titre du label Jardin remarquable ou la protection des jardins historiques parmi les monuments historiques, lorsque, comme à Vaux, le classement englobe le parc, ses terrasses et ses bassins.

Édifices de référence
Jardins de Le Nôtre, broderies redessinées par Achille Duchêne ; château, jardins, terrasses et bassins classés Monument historique en 1929 (notice PA00087074)
Parterres de Versailles (Nord, Midi, parterre d’Eau)
Composition d’André Le Nôtre pour Louis XIV ; domaine inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO
Jardins de Villandry
Parterres et potager en compartiments de buis reconstitués par Joachim Carvallo ; classé Monument historique en 1934
Terrasses de Saint-Germain-en-Laye
Lieu des premiers parterres à compartiments de Claude Mollet pour Henri IV, d’après les modèles d’Étienne Dupérac
Sources (6)
Mis à jour : 22/07/2026