Territoires & paysages

Le village fortifié

village clos · village enclos · église-refuge · circulade

Quand la guerre passe et que le château est loin, le village se défend lui-même : par une enceinte, par un front de maisons aveugles, ou en transformant son église en donjon. La Thiérache en a fortifié une soixantaine au XVIᵉ siècle.

L’église fortifiée de Plomion vue de face : façade de brique rouge flanquée de deux tours rondes à toits coniques, meurtrières, clocher à horloge au-dessus
L’église Notre-Dame de Plomion (Aisne) : les villageois ont surélevé leur église en donjon de brique et l’ont flanquée de deux tours — l’enceinte qu’ils n’avaient pas les moyens de bâtir.René Hourdry — CC BY-SA 4.0

Le village fortifié est une communauté rurale qui s’est dotée elle-même d’une défense, distincte de celle d’un seigneur. Trois dispositifs se rencontrent, souvent combinés : l’enceinte villageoise, mur continu percé d’une ou deux portes ; le front bâti défensif, où les maisons de bordure présentent au dehors un mur aveugle ; et l’église-refuge, dont la tour, les salles hautes et les tourelles à meurtrières abritaient les habitants et leurs réserves. Le phénomène est massif à deux époques : au bas Moyen Âge, pendant la guerre de Cent Ans et les chevauchées de routiers, puis aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles dans les provinces frontalières livrées aux guerres de Religion et aux campagnes contre l’Espagne. Les foyers les mieux conservés sont la Thiérache et l’Avesnois, au nord, le Languedoc et ses villages circulaires, la Gascogne et les marges alpines.

Se défendre sans seigneur

Fortifier un village suppose une communauté capable de décider, de lever l’argent et de bâtir. C’est le fait des XIVᵉ et XVᵉ siècles, quand les compagnies de routiers rançonnent les campagnes entre deux campagnes de la guerre de Cent Ans, et surtout des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles dans les provinces de frontière, où le passage des gens de guerre est une donnée permanente. Les archives communales conservent les délibérations : une taille extraordinaire, un marché passé avec un maçon, la répartition des tours de guet.

L’objectif n’est jamais de soutenir un siège. Il s’agit de tenir quelques jours devant une troupe sans artillerie, le temps que le pillard se lasse ou que le secours arrive, et surtout de mettre à l’abri ce qui compte : les femmes et les enfants, le bétail, le grain de semence, les titres de propriété. Cela suffit à expliquer les dimensions — des murs de deux mètres d’épaisseur, des ouvertures hautes et rares, une seule porte — et l’absence des raffinements militaires du château fort, pont-levis ou douves élaborées.

Les églises fortifiées de Thiérache

Au nord de l’Aisne et jusque dans les Ardennes, la Thiérache offre l’ensemble le plus dense et le plus spectaculaire. Pays de bocage sans relief défensif, situé sur le chemin des armées entre la France et les Pays-Bas espagnols, elle a vu ses villageois fortifier leurs églises pendant les guerres du XVIᵉ siècle : selon l’office de tourisme de la Thiérache, une soixantaine d’édifices en portent encore les dispositifs.

Le procédé est reconnaissable entre tous. On surélève la nef et le clocher en un véritable donjon de brique rouge, on flanque la façade de deux tours rondes, on perce des meurtrières, on ajoute des échauguettes en encorbellement aux angles et parfois des mâchicoulis au-dessus de la porte. À l’intérieur, des salles de refuge superposées, dotées de cheminées, de latrines et d’un puits, permettaient de tenir avec les réserves. L’église Saint-Médard de Parfondeval, classée sous la notice PA00115863, et l’église Notre-Dame de Plomion, classée sous la notice PA00115870, en donnent les images les plus fortes.

L’enceinte et la porte

Ailleurs, c’est le village entier qui s’enclôt. L’enceinte suit un tracé économe, souvent circulaire ou ovale, et n’ouvre que par une ou deux portes surmontées d’une chambre de garde. Les courtines sont minces, montées en moellon hourdé à la chaux, renforcées de tours semi-circulaires aux angles ; un chemin de ronde intérieur, parfois porté par des arcs, dessert le sommet. Le fossé, quand il existe, est sec et large plutôt que profond.

Là où l’argent manquait, on a fait servir le bâti civil : les maisons de la couronne extérieure se soudent, leurs murs arrière montent d’un seul tenant sans ouverture basse, et l’ensemble tient lieu de rempart. Le procédé, économique, se retrouve dans tout le Midi et jusque dans les villages perchés de Provence, dont beaucoup n’ont jamais eu d’autre enceinte que leurs propres murs. La ferme fortifiée, qui applique le même principe à une seule exploitation, en est la variante isolée.

L’intérieur de l’enceinte de Larressingle : le donjon, la courtine et les maisons de pierre adossées au mur
À l’intérieur du clos : les maisons s’adossent à la courtine, et le mur du village est aussi le mur du fond des habitations.René Hourdry — CC BY-SA 4.0

Les villages circulaires du Languedoc

Une famille languedocienne mérite une mention à part : celle des villages dont le plan dessine des anneaux concentriques autour d’une église ou d’un château central, avec des rues en spirale et des maisons en bandes courbes. Bram, Alaigne, Fanjeaux et une centaine d’autres localités de l’Aude et de ses marges présentent cette structure, dont l’église Saints-Julien-et-Basilisse de Bram, classée sous la notice PA00102573, occupe le noyau.

L’architecte-urbaniste Krzysztof Pawlowski leur a donné en 1992 le nom de circulades et les a datées des XIᵉ et XIIᵉ siècles, deux siècles avant les bastides du Sud-Ouest, y voyant une naissance précoce de l’urbanisme européen. La thèse est discutée : plusieurs médiévistes lui reprochent d’avoir généralisé à partir de plans cadastraux modernes et d’avoir servi une promotion régionale plus qu’une démonstration. Le fait morphologique, lui, n’est pas contesté — reste à savoir si l’anneau vient d’un projet ou de l’agglutination progressive des maisons autour d’un noyau clos.

Bourgades closes du Midi et de Gascogne

La Gascogne, le Quercy et le Rouergue conservent des villages entièrement ceints, dont Larressingle, dans le Gers, est le cas d’école : une enceinte polygonale, un fossé, une porte unique, un donjon et une église, le tout sur moins d’un hectare. Ailleurs, ce sont des castelnaux — villages de fondation seigneuriale groupés autour d’une place — et des sauvetés placées sous la protection de l’Église, dont l’enclos avait valeur d’asile.

Le Midi méditerranéen et les vallées alpines ont leurs propres variantes : villages barrés par une seule courtine sur le côté accessible, hameaux dont l’unique rue se ferme la nuit par deux portes, bourgades adossées à une citadelle. La typologie est d’une grande richesse et n’a jamais fait l’objet d’un recensement national exhaustif — l’Inventaire général la traite région par région, et les découvertes restent possibles.

La porte fortifiée de Larressingle, dans le Gers : tour-porte à horloge percée d’un arc, courtine crénelée de part et d’autre
Larressingle (Gers) : une enceinte polygonale, un fossé, une porte unique — un village entier ceint sur moins d’un hectare.Les Meloures — CC BY-SA 4.0

Ce qu’il en reste, ce qu’on en fait

Le sort des fortifications villageoises s’est joué entre 1750 et 1900 : jugées inutiles et gênantes, les enceintes ont été arasées, les fossés comblés, les portes abattues pour laisser passer les charrettes puis les automobiles. Le tracé subsiste pourtant presque toujours en négatif — un boulevard circulaire, un parcellaire courbe, une ruelle qui suit exactement le pied du mur disparu. Lire un plan cadastral suffit souvent à restituer l’enceinte.

Les églises fortifiées, elles, ont été sauvées par leur usage religieux, et beaucoup sont protégées au titre des monuments historiques. Pour les maisons de la couronne, la question est plus délicate : leur mur arrière aveugle est précisément ce que l’on cherche à percer pour prendre la vue et la lumière, et c’est aussi ce qui fait la valeur collective de l’ensemble. C’est là que l’avis de l’architecte des Bâtiments de France est le plus attendu, et le plus discuté.

Édifices de référence

À la vente chez Groupe Mercure

Quelques biens dans ce type de territoire figurant dans nos sélections.

Sources (5)
  • Église Saint-Médard de Parfondeval — notice PA00115863

    Base Mérimée

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture (POP)Consulter
  • Église Notre-Dame de Plomion — notice PA00115870

    Base Mérimée

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture (POP)Consulter
  • Église Saints-Julien-et-Basilisse de Bram — notice PA00102573

    Base Mérimée

    Protection Monuments HistoriquesMinistère de la Culture (POP)Consulter
  • Les églises fortifiées de Thiérache

    Source institutionnelleOffice de tourisme du Pays de ThiéracheConsulter
  • Circulades languedociennes de l’an mille : naissance de l’urbanisme européen

    Krzysztof Pawlowski

    Ouvrage de référencePresses du Languedoc1992Consulter
église fortifiéeThiéracheenceintecirculaderefugeguerres de Religion

Mis à jour : 29/07/2026