Styles de demeures
La chartreuse
Maison de plaisance de plain-pied, longue et basse, née dans le vignoble bordelais aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, à la façade ordonnancée ouverte sur le jardin et les pièces distribuées en enfilade.

La chartreuse est une demeure d’agrément développée en longueur sur un seul niveau, sur cave, caractéristique de la Gironde et du Sud-Ouest aux XVIIᵉ et XIXᵉ siècles. Bâtie par la bourgeoisie parlementaire et négociante de Bordeaux au cœur de ses domaines viticoles, elle privilégie l’horizontale, la lumière et le lien direct au jardin. Son nom, emprunté aux couvents de chartreux, dit l’idéal de retraite paisible à la campagne.
Le mot et la chose
Le mot chartreuse vient du massif de la Chartreuse, au nord de Grenoble, où saint Bruno fonda en 1084 le monastère qui donna son nom à l’ordre des Chartreux. Le Centre national de ressources textuelles et lexicales atteste la forme chartrouse dès la fin du XIIᵉ et le début du XIIIᵉ siècle, au sens strictement monastique : le couvent des fils de saint Bruno, toujours implanté « en lieu solitaire ». La clôture perpétuelle, le silence presque absolu et l’éloignement du monde définissaient ce mode de vie, et c’est cette réputation de retraite qui va nourrir le glissement du terme.
De ce sens religieux le mot passe, par analogie, à une acception profane que le Dictionnaire de l’Académie française résume d’une formule sobre : « Maison de campagne isolée. » La demeure emprunte au monastère l’idée d’un séjour retiré, tranquille, tourné vers soi et vers la nature plutôt que vers la représentation urbaine. Le rattachement à l’ordre des Chartreux et à leur idéal de solitude est bien la filiation retenue par les dictionnaires de référence, quand bien même l’attestation datée de ce sens architectural demeure plus tardive et moins nette que celle du couvent.
Dans le Sud-Ouest, et singulièrement en Gironde, le mot se charge d’un contenu très précis, que la lexicographie enregistre comme un régionalisme : une longue maison basse, de plain-pied, régionale. La chartreuse cesse alors d’être une simple métaphore de la retraite pour désigner un type bâti reconnaissable, avec ses proportions, son plan et son vocabulaire propres. C’est de cette chose-là — la maison de plaisance girondine, distincte du couvent comme de la liqueur des moines de la Grande-Chartreuse — que traite cet article.
Origines et contexte
La chartreuse naît de la prospérité de Bordeaux et de son arrière-pays viticole. Dès le XVIIᵉ siècle, la bourgeoisie de robe — conseillers et présidents au Parlement — et les grands négociants du port se font bâtir, à quelques lieues de la ville, des maisons des champs où fuir la chaleur et l’agitation urbaines. Le mouvement s’amplifie au XVIIIᵉ siècle, siècle des Lumières et de l’enrichissement colonial de la place bordelaise, jusqu’à faire de la chartreuse le mode d’habiter rural de toute une élite provinciale.
L’historien de l’art Robert Coustet (1934-2019), spécialiste de Bordeaux, a fixé la formule qui situe le type dans la géographie française des maisons de plaisance : les Parisiens ont leurs folies, les Provençaux leurs bastides, les Malouins leurs malouinières, et les Bordelais leurs chartreuses. Chacune de ces demeures traduit, dans un langage régional, la même aspiration : posséder à la campagne un lieu d’agrément accessible, ni ferme ni château, où le confort de la ville rejoint l’agrément du domaine.
Cette demeure n’est pas une villégiature désœuvrée : elle est le centre d’une exploitation. La chartreuse commande un vignoble, ses chais et ses cuviers ; le propriétaire y surveille ses vendanges, y reçoit ses courtiers, y gère un patrimoine foncier dont le vin fait la valeur. La maison de plaisance et la maison de production se confondent, et c’est cette double nature — agrément et rendement — qui distingue la chartreuse girondine des retraites purement récréatives des autres provinces.

L’implantation
La chartreuse s’implante au milieu de ses terres, à l’écart du village, souvent au bout d’une allée qui la met en scène. Le regard vient buter sur la façade basse et longue, posée dans le vignoble comme un trait horizontal. L’isolement, hérité du sens monastique du mot, est ici recherché : la maison tourne le dos au chemin pour s’ouvrir sur un jardin ou une perspective, ménageant entre le monde et le logis une distance qui est l’une des clés du type.
L’orientation obéit au climat aquitain. Les façades principales cherchent le sud et l’ouest, pour capter la lumière tout au long de la journée et ouvrir les pièces sur le couchant. Le plain-pied et l’allongement multiplient les fenêtres exposées, tandis que la surélévation sur cave protège le rez-de-chaussée de l’humidité et des remontées du sol. La demeure respire par sa longueur, non par sa hauteur.
Le rapport au Bordelais est un rapport à la vigne. La chartreuse ne domine pas un bourg ni ne défend un carrefour : elle préside à un terroir. Ses dépendances — chais, cuviers, communs — l’entourent ou l’encadrent, et l’ensemble forme une petite unité de production dont le logis est la pièce noble. Le site est choisi pour la qualité de ses sols autant que pour l’agrément de sa vue, et l’architecture épouse cette vocation agricole sans jamais renoncer à l’élégance.
L’allée d’accès et le jardin achèvent de composer le décor. Devant la façade sur cour ou sur parc se déroule un dessin régulier — parterres, terrasses, bassin — que prolonge, au-delà, l’alignement des ceps. Cette gradation, de l’ornement soigné du premier plan à la géométrie utile des vignes, relie sans rupture la demeure de plaisance et le domaine de rapport, et fait du jardin le trait d’union entre l’agrément du maître et le travail du vigneron.

Le plan et la distribution
Le plan de la chartreuse tient en un mot : la longueur. Un corps de logis barlong, c’est-à-dire plus long que large, se déploie sur un seul niveau au-dessus d’une cave souvent voûtée. On y accède par un perron de quelques marches, bordé de balustres de pierre, qui commande une porte centrale ; l’ordonnance de la façade est symétrique, réglée par le rythme régulier des fenêtres de part et d’autre de l’entrée.
À l’intérieur, les pièces se succèdent en enfilade, alignées sur toute la longueur du bâtiment de sorte que les portes, une fois ouvertes, ménagent une perspective d’un bout à l’autre du logis. Une galerie ou un vestibule central assure le jour traversant — la lumière entre par une façade et ressort par l’autre — et distribue les appartements sans imposer d’escalier d’apparat, absent d’une maison qui se veut de plain-pied. Chaque pièce reçoit deux ou trois fenêtres, gage de clarté.
Au-dessus, les combles logent greniers et chambres de service, éclairés par des lucarnes étroites qui scandent la toiture et accusent, par leur alignement, la silhouette allongée de l’édifice. La distribution reste simple, sans les hiérarchies compliquées du château : un rez-de-chaussée noble, une cave utile, un comble subordonné. Cette clarté du plan, presque conventuelle dans sa retenue, fait toute la mesure de la chartreuse.

Les matériaux et la construction
La chartreuse girondine se bâtit d’abord en pierre de taille, tirée des riches carrières calcaires de l’Entre-deux-Mers et des bords de Garonne. La façade principale, soigneusement appareillée, affiche une pierre blonde et lisse, taillée en assises régulières ; c’est sur elle que se concentre la dépense, quand les murs de retour et les dépendances se contentent souvent d’un moellon enduit, moins coûteux. La qualité de l’appareil vaut signature de l’aisance du commanditaire.
La couverture partage la maison en deux familles régionales. Dans le Bordelais, la chartreuse se coiffe volontiers d’une toiture presque plate, dissimulée derrière un mur attique ou une balustrade qui prolonge la ligne horizontale de la façade et donne l’illusion d’une terrasse ; la tuile canal, demi-cylindre de terre cuite hérité du Midi, l’emporte au sud. En Périgord et vers le nord, le toit se redresse en longs pans pentus, parfois brisés à la manière d’un comble à la Mansart, couverts de tuile plate ou d’ardoise.
L’art de bâtir reste sobre. Le décor se retient sur quelques points forts — l’encadrement de la porte, un fronton, un mur attique sculpté couronné de pots à feu, une corniche moulurée — sans jamais envahir la façade. Ce parti d’économie ornementale, où la pierre bien posée suffit à faire l’effet, distingue la chartreuse des demeures plus démonstratives et l’apparente, par sa mesure même, à la rigueur des maisons dont elle a pris le nom.

Les éléments caractéristiques
L’élément signature de la chartreuse est l’avant-corps central. Sur la façade sur jardin, la travée d’entrée se détache en léger ressaut, soulignée de pilastres, coiffée d’un fronton ou d’une corniche, et couronnée parfois d’un mur attique — panneau vertical qui masque la naissance du toit et porte le décor sculpté. Cette saillie mesurée hiérarchise la longue façade sans en rompre l’horizontalité, et concentre sur le seuil l’essentiel de l’effort ornemental.
Le perron et sa cave forment le second trait constitutif. Parce que le logis s’élève sur un soubassement, l’entrée se gagne par un emmarchement de pierre à balustres, qui donne à la maison basse un peu de la solennité qui lui manquerait autrement. Sous le plancher noble, la cave voûtée — cave à vin autant que réserve — rappelle la vocation viticole du lieu et ancre la demeure dans son sol.
La chartreuse la plus développée déploie enfin, de part et d’autre du corps de logis, deux ailes en retour d’équerre qui referment une cour d’honneur ou encadrent la façade de deux pavillons. Ces ailes abritent souvent les fonctions agricoles — l’une d’elles peut servir de chai — et parfois se voit, en bordure de cour, un petit pigeonnier rond, marque ancienne du droit seigneurial. La demeure passe alors du simple pavillon allongé à la composition ordonnée, sans jamais quitter l’échelle domestique qui la définit.


Variantes et aire de diffusion
Le foyer de la chartreuse est la Gironde, où le type se rencontre par centaines, du Médoc à l’Entre-deux-Mers et aux Graves. C’est là qu’il atteint sa forme la plus pure : le corps de logis bas et long, la façade appareillée, le toit dissimulé, la cave à vin. La proximité de Bordeaux, dont les propriétaires devaient pouvoir gagner aisément leurs domaines, explique la densité de ces demeures dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de la ville.
Au-delà, le type essaime dans tout le Sud-Ouest, en se pliant aux matériaux et aux climats locaux. En Périgord, où l’on en compte un très grand nombre — le seul département de la Dordogne totalise plusieurs centaines de châteaux, manoirs et chartreuses recensés par les inventaires —, la chartreuse prend le toit pentu de tuile ou d’ardoise et s’adosse volontiers au relief ; les inventaires régionaux la rangent aux côtés des manoirs et des gentilhommières dont elle partage l’échelle. Vers les Charentes, la Saintonge, les Landes et le Toulousain, le modèle se diffuse plus lâchement, croisant les traditions bâties de chaque pays.
Les gradations sociales se lisent dans la composition. La chartreuse modeste se réduit au seul corps de logis allongé, sans pavillon ni aile ; la plus ambitieuse multiplie avant-corps, ailes en retour et cour d’honneur, jusqu’à friser le petit château sans jamais adopter l’étage noble ni la verticalité de celui-ci. Entre ces extrêmes, une même grammaire — l’horizontale, le plain-pied, l’enfilade, le jardin — assure l’unité d’un type que la région et la fortune déclinent à l’infini.

Distinctions
La première confusion à écarter est celle du couvent et de la maison. La chartreuse-monastère est un établissement religieux organisé autour d’un grand cloître, de cellules individuelles et d’une église, tout entier voué à la vie contemplative des Chartreux. La chartreuse-demeure n’en retient que l’idée de retraite : elle est laïque, familiale, tournée vers l’agrément et le domaine. Le mot est commun, la chose radicalement distincte.
Face à la folie, la différence est de nature et de site. La folie est une maison de plaisance suburbaine, souvent d’un étage, plantée aux portes de la ville pour le seul agrément et le paraître ; elle ne commande pas d’exploitation. La chartreuse, elle, est rurale et productive, de plain-pied, indissociable de son vignoble. La bastide provençale, autre maison des champs, se rattache à un tout autre pays et à d’autres matériaux : le rapprochement que fait Coustet est celui des usages, non des formes.
Enfin la chartreuse se sépare de la maison de maître et du château viticole par sa silhouette. La maison de maître comporte ordinairement un étage habitable et un escalier intérieur ; le château affiche tours, hauteur et appareil défensif ou d’apparat. La chartreuse refuse l’un et l’autre : elle tient tout son caractère de son unique niveau noble et de son étirement horizontal. Beaucoup de « châteaux » du Bordelais, du reste, ne sont que des chartreuses que l’étiquette viticole a promues au rang de château.
La distinction n’est pourtant jamais absolue, car le type connaît des états intermédiaires. Une chartreuse peut coiffer sa travée centrale d’un léger étage sous comble, ou se voir flanquée de pavillons assez hauts pour brouiller la lecture ; à l’inverse, tel logis dit manoir ou tel château modeste retrouve, sous ses appellations, le plain-pied allongé de la chartreuse. C’est finalement moins un détail que l’allure d’ensemble qui tranche : l’horizontale sereine, la façade réglée, la maison posée dans sa vigne comme une longue parenthèse claire.
Exemples remarquables
Le château de Cérons, en Gironde, compte parmi les plus anciennes chartreuses du Bordelais. Bâti à la charnière des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles par les Denys, famille de parlementaires, il aligne un corps de logis de plain-pied, deux pavillons et un mur attique sculpté ; sa salle centrale à boiseries et stucs traverse tout le bâtiment. Il est inscrit au titre des Monuments historiques par arrêté du 19 août 2008.
La chartreuse du Breuil, à Grives en Dordogne, illustre la variante périgourdine. Élevée dans le deuxième quart du XVIIIᵉ siècle, elle développe un plan en T dont la barre horizontale porte la façade principale, encadrée de deux avant-corps sous toitures de tuile plate. Inscrite Monument historique le 18 septembre 2007, elle fut gravement endommagée par un incendie en décembre 2021.
Le domaine de Sybirol, à Floirac aux portes de Bordeaux, offre le modèle bordelais d’une longue maison reconstruite d’un seul jet entre 1722 et 1728 sur un ancien fief médiéval ; l’ensemble bâti et son parc sont inscrits Monuments historiques depuis le 26 octobre 2000. Non loin, le château de Malle à Preignac, maison des champs du début du XVIIᵉ siècle d’inspiration italienne classée Monument historique depuis 1943, prolonge la même famille de demeures de plaisance et de vignoble, ses jardins figurant parmi les Jardins remarquables de France. Le château Beychevelle enfin, à Saint-Julien-Beychevelle, réédifié en chartreuse en 1757 par le marquis de Brassier et surnommé le « Versailles du Médoc », déploie sur la Gironde le plan classique du corps bas flanqué de pavillons et d’ailes en retour.


La valeur patrimoniale
La chartreuse occupe une place singulière dans le patrimoine du Sud-Ouest : ni monument isolé ni bâtisse anonyme, elle forme un ensemble domestique cohérent que les protections officielles reconnaissent au cas par cas. Les inscriptions et classements portent souvent moins sur la masse bâtie que sur ses décors intérieurs — boiseries, stucs, ferronneries, gypseries — ou sur l’unité de la demeure et de son parc, comme à Cérons, au Breuil ou à Sybirol. Le label Monument historique sanctionne ainsi la qualité d’un art de vivre autant que d’une architecture.
La restauration d’une chartreuse suppose le respect de ses matériaux nobles : la pierre de taille calcaire, dont l’appareil régulier fait tout le prix de la façade et que masque un enduit mal choisi ; la tuile canal ou l’ardoise selon le pays ; le tracé de l’enfilade et du jour traversant, que cloisonner reviendrait à trahir. L’écueil le plus courant tient à la couverture dissimulée du modèle bordelais, dont l’étanchéité derrière un mur attique exige un entretien constant, et à la tentation de surélever une demeure dont l’horizontale est l’essence même.
Sur le marché des biens de caractère, la chartreuse conjugue des atouts rares : une architecture de plain-pied recherchée pour son confort d’usage, des volumes clairs et lumineux, un ancrage viticole prestigieux et, souvent, un domaine et des dépendances. Sa relative discrétion — cette élégance retenue que dit son nom de couvent — en fait aujourd’hui l’un des types les plus prisés du Bordelais et du Périgord, où la valeur du foncier de vigne rejoint celle de la demeure pour composer un patrimoine que peu de régions savent offrir avec une telle constance.

Édifices de référence
Château de Cérons (dit château Calvimont)
Inscrit Monument historique (arrêté du 19 août 2008)
Inscrite Monument historique (18 septembre 2007)
Inscrit Monument historique, ensemble bâti et parc (26 octobre 2000)
Classé Monument historique (1943) ; jardins classés Jardin remarquable
Chartreuse réédifiée en 1757 ; quatrième cru classé de 1855
À la vente chez Groupe Mercure

Authentique chartreuse girondine de la fin du XVIIᵉ siècle

Maison de village et ses dépendances

Château et son pigeonnier, parc de 30 hectares

Propriété viticole du XVIIIᵉ siècle, parc de 30 hectares

Chartreuse des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, parc de 1,9 hectares

Propriété viticole et ses dépendances, parc de 31,8 hectares

Chartreuse et ses dépendances, parc de 4,2 hectares

Chartreuse du XVIIᵉ siècle
Vendu
Sources (8)
Mis à jour : 20/07/2026